Chronique livre : Béton

de Thomas Bernhard.


Clique, fumier.

Il aimerait bien s’y mettre, à écrire son essai sur Mendelssohn-Bartholdy. Mais il n’y arrive pas. Et ça fait des années que ça dure, des dizaines d’années même. Cette fois-ci c’est parce que sa sœur vient de partir qu’il ne peut pas s’y mettre. Avant, c’est parce qu’elle était là. Encore avant c’est parce qu’elle n’était pas là. Et puis il était fatigué, et puis ça sent le renfermé, et puis il fait beau, et puis il fait moche et puis… Et puis il sèche quoi. La page blanche.

Béton, ce sont les états d’âme nombreux d’un auteur inapte à écrire, sa vision du monde, et surtout de sa sœur chérie et haïe. Parler, digresser pour éviter de s’y mettre vraiment à cet essai. Et c’est mordant. Comme Chevillard avec ces petites sentences autofictives sur sa condition d’écrivain, Bernhard dresse sans tendresse le portrait d’un auteur raté qui passe sa vie merdique à se chercher des excuses merdiques pour expliquer son incapacité merdique à écrire quoi que ce soit.

Évidemment, ce n’est pas la fête, mais c’est férocement drôle, tellement ce gars aigri et caricatural, qui n’aime personne sauf sa bonne, a un art consommé pour noyer le poisson (là il y a un jeu de mot merdique, histoire de rester dans le thème). En rupture totale, le final y apparaît au premier abord incongru (changement instantané de lieu, saut dans le temps, flash-back, alors que tout le début est quasiment statique, composé des ruminations du narrateur), mais se révèle signifiant et poignant. A lire d’urgence évidemment. Pour tous ceux qui ont mauvais esprit surtout.

Chronique livre : Un homme

de Philip Roth.


Pas mal le Puddleur non ? Pour mieux apprécier Constantin Meunier, clique.

Court roman de Roth, un homme ne fout pas spécialement la pêche. Il commence sobrement par l’enterrement de son héros. Puis flash-back, sa vie se déroule de manière plus ou moins chronologique, suivant ses amours, et surtout ses séjours à l’hôpital.

Roth a beau tenter de mettre une distance entre lui et son personnage, on ne peut s’empêcher de voir dans ce texte une sorte de testament. L’homme revient sur sa vie, ses erreurs (de bonne foi souvent, parfois inexcusables), et surtout sa peur de la mort. C’est ça le plus émouvant dans le bouquin : on sent son auteur terrorisé par la grande faucheuse. Ce livre semble un exorcisme de tout ce qu’il redoute, mort, solitude, perte de l’envie, perte de la vie sans perte de l’envie…

Malgré ce côté humain assez poignant, force est de constater que le livre sent un peu le pépé qui ressasse. Le personnage est relativement lisse, en a conscience et rumine sévère. Une impression de franche décrépitude sans espoir s’en dégage, mais sans rage, sans étincelle, sans rébellion. Bref, ça reste très sage et un peu plat. Dommage, il y avait un beau sujet à mettre en parallèle l’évolution corporelle de cet homme et sa vie affective.

Allez, M. Roth, vous n’êtes pas encore mort. Un peu de mordant que diable.

Chronique livre : Crime et châtiment

de Dostoïevski.


Pas la fête Otto Dix, hein ? Mais clique pour vérifier.

L’ami F. est déçu, il a dû se rendre à l’évidence : je ne suis pas dostoïevskienne. Les (més)aventures du jeune Raskolnikov, pour surpuissantes qu’elles sont ne m’ont pas passionnées.

Ça commençait plutôt bien pourtant, calmement : Raskolnikov trucide une vieille antipathique et sa soeur parce qu’il s’imagine d’une essence supérieure. A vrai dire ce début est plutôt divertissant, et on suit l’élaboration du crime dans le cerveau un chouia perturbé du type avec enthousiasme. Mais après le meurtre, oh lala, j’ai décroché autant que la raison de Raskolnikov. Il a du mal à assumer son crime et ses pensées partent à la dérive. Dialogues géniaux mais trop complexes pour ma petite caboche, je n’ai rien compris aux 8000 revirements de situation en une seule phrase, et à vrai dire cette galerie de personnages plus tordus les uns que les autres m’asphyxie. C’est simple, lire Dostoïevski, ça me donne envie de me faire ermite dans une clairière vert pomme bourrée d’orchidées et de papillons.

Je reconnais humblement l’immense génie du monsieur, l’incroyable vivacité de son esprit et de son écriture (toujours des dialogues formidables, comme dans l’Idiot), sa très bonne construction du roman malgré la parution en épisodes, sa manière perspicace de décortiquer l’âme humaine. Mais tout ça me laisse sur le bord du chemin et ne fait pas titiller ma corde sensible. Trop dense, trop long, trop complexe, trop touffu. Perdue à jamais pour Dosto ?

Chronique livre : La fenêtre panoramique

de Richard Yates.


Prenez des risques : cliquez sur l’image.

Pas forcément une bonne idée a priori de lire ce livre juste après avoir vu son adaptation cinématographique : le beau film de Sam Mendes « Les Noces rebelles« . C’était risqué. Mais le bouquin tient vraiment bien le choc. Pas de grande découverte dans l’histoire, l’adaptation est tout ce qu’il y a de plus fidèle, jusqu’à la reprise de la majorité des dialogues. Je ne referai donc pas la critique, au risque de me répéter.

Ce qui est étonnant dans le livre, c’est que malgré son antériorité de plusieurs dizaines d’années par rapport au film, il est plus ouvertement virulent que le film dans sa critique de l’embourgeoisement. C’est en grande partie dû au processus narratif qui consiste à suivre plus particulièrement Franck. Le personnage y apparaît encore plus veule, petit et méprisable que dans le film, tout le temps en train de composer ses attitudes, de les tester devant le miroir, il ne vit pas vraiment, mais joue à vivre tel que la société le veut. Le point de vue passe du côté d’April à une seule occasion, lors de son avortement. Son acte n’en apparaît que plus comme une fuite hors d’un monde qu’elle rejette, et dans lequel, les gens qui ont des aspirations différentes n’ont pas leur place.

Bref, un beau livre audacieux qui n’a rien perdu de sa justesse.

Chronique livre : Voyage avec Charley

de John Steinbeck.


Pour te faire un peu plus fusiller du regard, clique sur la photo.

Rien de tel qu’un charmant petit livre de voyage entre deux énormes pavasses. Voyage avec Charley constitue un parfait entracte, tout en état un bel objet très intelligent.

En 1960, Steinbeck et son vieux caniche Charley partent sur les routes des Etats-Unis dans une espèce de camping-car d’époque. Effectivement, dit comme ça, ça fait un peu pépé, et force est de constater que Voyage avec charley n’a rien d’un récit de voyage échevelé. C’est plutôt planplan, et au final pas très touristique. On ne retiendra pas grand chose des contrées traversées par Steinbeck. Mais par contre l’auteur est le témoin d’un pays en pleine mutation, un pays qui rentre dans « le monde moderne ». Partout où il passe Steinbeck est confronté à une déshumanisation dans tous les domaines : gastronomique, urbanistique. Il pointe avec humour mais aussi crainte l’uniformisation des goûts et des gens « Si cette population a les papilles gustatives atrophiées au point d’estimer qu’une nourriture dépourvue de saveur est non seulement acceptable mais désirable, que penser de la vie affective de la nation? « . Il est étonné de voir à quel point les gens n’expriment en générale aucune opinion, où, quand ils le font, c’est avec violence, haine et acharnement.

Le livre est émaillé de moments savoureux et tendres, notamment les rapports avec son chien sont mignons et parfois tordants. Beaucoup aimé le moment où il craint de faire pisser son chien contre un séquoia de peur que l’expérience mystique soit trop forte. Bref, un très joli livre, d’un homme qui aime les gens et les chiens, dépassé et effrayé par un pays en pleine mutation à grande vitesse.