Chronique livre : Choir

d’Eric Chevillard.

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Des comme ça, tu n’en auras pas à Choir. Clique.

Assez hallucinant cette plongée dans Choir. On tombe dans une espèce de tourbillon qui bouscule, malmène, fait perdre pied dès les premiers paragraphes. L’île de Choir échappe à toute définition et description, et pourtant, le livre passe son temps à tenter de circonscrire les contours de Choir. Et expliquer Choir n’est pas une mince affaire, car Choir au final ne s’explique pas. La critique de Choir est par conséquent d’autant plus compliquée que définir le contenu du livre Choir est finalement aussi compliqué que de définir Choir. Vous suivez ?

Composé de courts paragraphes décrivant le mode de vie de Choir, entrecoupés du chant d’un ancêtre, Yoakam, qui narre l’histoire d’Ilinuk, aventurier mythique de Choir, objet de l’adoration de chaque habitant de l’île et leur unique raison de survivre. Car Choir n’est pas un lieu propice à l’éclate, c’est une île infernale dont le sol est en même temps trop dur ou trop mou, le sol trop fertile ou complètement stérile, brûlé par le guano, infesté par les punaises. Les enfants sont là pour travailler, quand ils ne sont tués à la naissance. D’ailleurs, on apprend la sodomie à l’école, méthode beaucoup plus sûre en ce qui concerne le contrôle des naissances que les méthodes plus traditionnelles. Ceci dit, le travail évite aux enfants l’ennui de Choir, car à Choir, visiblement il n’y a rien à faire. Ou alors trop à faire. On ne sait jamais vraiment.

Tout comme dans Palafox, dans lequel Chevillard décrivait un animal indescriptible, l’auteur récidive, mais cette fois par la description d’une île toute entière. C’est d’une drôlerie noire totalement ravageuse, car Choir, dans son immonde fonctionnement, ressemble tout de même beaucoup au monde réel, agissant comme un véritable révélateur des bassesses humaines, des médiocrités. Les habitants de Choir sont incapables de bâtir quelque chose (il est vrai que visiblement le milieu naturel ne les aide pas vraiment), et ce qui les maintient à flot est leur croyance aveugle en Ilinuk, qu’ils pensent être leur sauveur, le seul à avoir réussi à échapper à l’île. Tous leurs efforts sont tournés vers ce sauvetage hypothétique : fabrication d’une piste d’atterrissage, système d’alerte au moment du retour du messie.

Finir un tel livre était sans doute la chose la plus difficile pour Chevillard puisqu’il fonctionne sur la description routinière du quotidien. Et c’est avec subtilité que l’auteur distille progressivement des grains de sables dans les rouages pour conclure par un final absolument incroyable. Je ne vous cache pas qu’il faut avoir le coeur bien accroché, et que le désespoir peut saisir aussitôt le lecteur un tant soit peu sensible. Mais c’est également outrageusement tordant. Un très grand livre d’un très grand auteur.

Chronique livre : La Peur

de Gabriel Chevallier.

Parfois, même les couleurs disparaissent. Clique.

Parfois il faut rendre justice aux maisons d’édition. Merci donc à La dilettante d’avoir réédité ce livre quasiment oublié en 2008, et dans une très belle édition qui plus est. Gabriel Chevallier aujourd’hui, ça ne dit plus rien à personne, et pourtant, il connut son heure de gloire grâce à son célèbre « Clochemerle », qui, bien que passé de mode, est tout de même resté dans le langage courant.

En 1930 donc, Gabriel Chevallier écrit son deuxième roman, La Peur, en grande partie autobiographique, qui raconte son expérience de poilu. Le livre fait scandale à l’époque, et Chevallier est conspué : il est de mauvais goût de dire à quel point la guerre est atroce, à quel point la vie du soldat est un élément de peu d’importance. Il sera même suspendu de la vente en 1939, et il faudra attendre 1951 pour le voir enfin réédité. Aujourd’hui, le livre n’a finalement pas perdu grand chose de son soufre, et la modernité de l’écriture de Chevallier étonne. Point de poussière ici, le style est vif, rapide, rythmé, cru. Chevallier plonge le lecteur au fin fond des tranchées, n’épargnant rien, et pourtant en faisant preuve d’un vrai regard et d’une vraie plume d’écrivain. Le livre peut paraître inégal tant il colle à la vie des poilus : parfois vif, parfois lent, collant au rythme du front, alternant attaques, longues marches, attentes interminables, passage à l’hôpital, babillages pour oublier.

On lit tout ça avec horreur, et peine, en maudissant la connerie humaine. Un très beau livre, qui outre son aspect « pédagogique », est une vraie oeuvre littéraire, actuelle et bouleversante.

Chronique livre : On ne boit pas les rats-kangourous

d’Estelle Nollet.

Un coyote sauve la vie des protagonistes en allant leur chasser des lapins.
Et toi ma chienne, tu crois vraiment nous nourrir à coup de pouic-pouic ? 

Je dois vous avouer ma perplexité devant l’engouement suscité par ce livre dans la presse et sur le web. Certes il n’y a rien de franchement honteux dans ce roman, mais il s’agit d’un premier roman qui m’a paru fort maladroit en bien nombre d’endroits. Estelle Nollet a sans aucun doute des lectures très avouables (McCarthy, Beckett…), elle tente de se créer un style à l’américaine, cru, plein de phrases définitives sur le sens de la vie. Malheureusement, à 32 ans, la ravissante Estelle Nollet ne réussit pas à donner le change, et son roman paraît extrêmement fabriqué et totalement insincère. Après un début vraiment long (planter le décor prend à peu près 150 pages), le livre décolle un peu quand son narrateur commence à poser des questions. Notre intérêt s’éveille en même temps que le sien.

Malheureusement au lieu de garder le mystère, de maintenir l’opacité de la situation, l’enfermement de ses personnages, Estelle Nollet se lance dans des explications à la symbolique lourde (très lourde) : c’est la culpabilité qui maintient les hommes enfermés, pour réussir à sortir, il faut se pardonner en suivant le chemin de lumière creusé par l’innocent au coeur pur. Bon je caricature mais on en est vraiment pas loin. Les brillantes références littéraires invoquées par Estelle Nollet s’effacent au profit d’autres beaucoup moins glorieuses (genre Bernard Werber ou Le Village de Shyamalan). C’est vraiment dommage. On sent qu’Estelle Nollet a des choses à dire, mais elle se noie dans son décorum. Comme le titre le laissait présager, un ratage. Prometteur, mais un ratage quand même.

Chronique livre : La Vie devant soi

de Romain Gary.

Envie de te joindre à eux ? clique.

Bon voilà qui me redonne un peu le sourire, après une série de livres au sérieux papal. Premier livre de Gary que je lis, et sans doute pas un bon choix pour débuter la découverte de ce géant (selon mon spécialiste préféré). Mais bast, c’est un sacré bon moment que ce livre, bien qu’il soit aussi roublard dans son sujet (un chtiot drôlement bousculé par la vie, ça fonctionne presque à coup sûr) que sa sortie sous pseudo et que sa distinction indue.

Momo, un jeune arabe, fils de pute au sens propre, est élevé par Madame Rosa, une juive réchappée des camps qui tient un foyer clandestin pour enfants de prostituées. Truculence du récit, Momo est un enfant intelligent, qui comprend et restitue les choses derrière le filtre de son éducation (particulière) et de sa compréhension (alternative). Le tout est très drôle et émouvant. On s’émerveille devant les trouvailles de langage de Momo (les femmes qui se prostituent se « défendent » dans sa bouche), et Gary sait tirer les larmes en maître. Rien à dire, c’est extrêmement efficace, chaque phrase prêtant à rire ou pleurer. L’acmé des sanglots provient de la vente par Momo de son chien qu’il adore (parce qu’il sait que, pour un chien, vivre chez Madame Rosa, c’est pas un cadeau à lui faire) : flot lacrymal garanti.

Mais voilà, au bout d’un moment, à force de faire recette, La vie devant soi finit par afficher clairement ses recettes. On sent par derrière l’écrivain, le faiseur, qui avant de débuter son travail s’est concocté un dictionnaire des expressions Momo, a soigneusement choisi les leviers narratifs qui feront naviguer le lecteur entre rire et pleurs. Les réflexions de Momo, sous couvert d’adolescence brassent des questions fondamentales : la vie, la mort, le bonheur, la solitude, la vieillesse, l’enfance, et sont à chaque fois tranchantes.

Virtuose, profond et sublime sans aucun doute, mais on ne peut s’empêcher justement de trouver ça un peu trop virtuose, un peu trop parfait, et renifler par là même l’entourloupe. Enfin, parfois, c’est quand même vachement bien de se laisser entuber de la sorte.

Chronique livre : Les grandes blondes

de Jean Echenoz.

La crinière qui fait fantasmer tous les hommes ? Clique.

Pas désagréable ce roman dont la découverte m’a été conseillée de longue date par des lecteurs de la première heure. Pas non plus bouleversant, mais un divertissement taquin.

On comprend aisément ce qui a plu et a fait recette en 1995 : ton enlevé, comparaisons biscornues et rigolotes, digressions farfelues, tout ça au service d’une enquête non policière matinée de fuite aux quatre coins du monde. Confrontation de l’exotisme et du tout petit quotidien, du grand mystère (la fascination pour les grandes blondes, pour les femmes en générale) et du matériel morose (l’ingestion d’un café soluble au petit déjeuner), on trouve de tout dans ce roman qui sautille de l’un à l’autre avec délectation. On sent Jean Echenoz également fasciné par le sujet de son livre et par Hitchcock, dont le roman constitue sans aucun doute un hommage en filigrane (le sujet est tout de même très proche de celui de Vertigo : entre le blonde qui change de couleur, la propension à jeter les gens dans le vide et le vertige paralysant). Mais Echenoz n’a pas la rigueur de son modèle. Pour enlevée qu’elle soit, l’écriture d’Echenoz n’est pourtant pas très consistante, et s’évapore aussi vite qu’elle est lue. Quinze ans après sa publication, Les grandes blondes a clairement pris la poussière et semble gentiment suranné. Ses interpellations répétées du lecteur ne fonctionne plus vraiment, ses métaphores portent mal leur âge.

On passe un gentil moment, en se disant qu’il aurait sans doute fallu boire la bouteille quelques années avant la madérisation.