Chronique livre : la Haine de l’Occident

de Jean Ziegler.


Clique pour voir.

On ne peut pas dire que La Haine de l’Occident soit le cadeau de Noël le plus gai que j’ai eu (en même temps c’était le seul cadeau sous le sapin cette année, ça relativise). Ziegler tente dans cet essai de rechercher les racines de la haine des pays « du Sud » pour l’Occident. Le livre n’est pas là pour déterminer qui sont les bons ou les méchants, mais bien d’essayer de débusquer l’origine, les origines des rancœurs et donc des points de blocages actuels dans bon nombre de discussions internationales. Le livre peut donc paraître très partial, mais c’est son principe même.

Et il faut avouer que Ziegler réussit parfaitement à mettre le doigt là où ça fait très mal : de l’esclavage à la colonisation, du cynisme éternel de l’Occident dans l’application des Droits de l’Homme, à sa mainmise sur les richesses des pays du Sud, la liste est longue, hérisse, choque, bouleverse, écoeure. On ressort de là complètement chamboulé, en regardant notre petit confort occidental d’un oeil suspicieux. Le point culminant du livre est sans nul doute le chapitre sur le Nigeria, un des pays potentiellement les plus riches d’Afrique grâce à ses ressources pétrolières importantes, mais dont la population crève de faim et de trouille. Les richesses phagocytées par les grandes compagnies pétrolières occidentales et la junte militaire, la destruction écologique du delta du Niger, l’insécurité affolante, le portrait est très noir, et il faut avouer qu’il laisse peu de piste d’améliorations. Le chapitre suivant, sur la Bolivie et l’élection, pour la première fois, d’un président d’origine indienne, ouvre une petite porte d’espérance, sans pour autant permettre le retour à un optimisme béat.

On pourra judicieusement compléter la lecture de La Haine de l’Occident par « L’esclavage, un sujet qui fâche« , dossier du magazine Historia de Janvier 2009, actuellement en kiosque. Pour ne pas oublier.

Chronique livre : Le Père Goriot

d’Honoré de Balzac.


Encore plus collé-serré, clic.

Comment faire une critique d’un classique comme le Père Goriot ? A ma grande honte, Je n’avais plus replongé le nez dans Balzac depuis le collège et une malheureuse expérience avec Eugénie Grandet. Peu convaincue à l’époque du génie balzacien, je préférais garder mon nez collé aux écrits de Maupassant, Flaubert, Racine et Dumas. Petite remise à niveau culturel donc, avec cette lecture. Bon. Que dire donc d’un classique ? ben c’est bien.

L’écriture, très dynamique de Balzac laisse la place belle à des descriptions implacables, et des dialogues de haute volée. Ces dialogues souvent proches de l’hystérie ont visiblement influencé Dostoïevski, tant parfois, ils m’ont fait penser à ceux de l’Idiot. L’oeil est acéré, la plume facile, et la psychologie poussée. Le livre a dû faire bouillir les féministes tant les nanas sont dépeintes sous des jours peu glorieux : superficielles, vénales, coquettes, ou sans caractère aucun. Les mâles ne sont pas bien gâtés non plus, mais sont quand même pourvus de certaines qualités.

A part ça, il faut avouer que, même si les thèmes abordés sont éternels et gardent toute leur actualité, le Père Goriot a quand même un peu vieilli. Le personnage de Goriot, avec son amour exclusif et aveugle sur ses connasses de filles est assez insupportable et par trop caricatural. Victime de son amour, de ses filles, d’une société pourrie par l’argent, par l’oisiveté et par l’attachement aux apparences sociales (la scène de l’enterrement est proprement sidérante), le personnage de Goriot n’arrive jamais à être vraiment sympathique, et nous laisse un peu à distance du récit.

Alors au final ? bien sûr un formidable roman, mais que je soupçonne n’être pas le meilleur de son auteur. Me reste maintenant à reboucher quelques autres cratères de ma culture classique…

Chronique livre : Trois quartiers

de Valérie Mréjen.


Clique pour voir comme j’ai vachement d’inspiration.

Très jolie surprise que ce court volume, regroupant trois nouvelles de Valérie Mréjen, vidéaste, photographe, plasticienne et écrivain (c’est pénible quand même ces gens qui savent tout faire non ?). La première nouvelle consacrée à son grand-père, et par extension à toute sa famille, la deuxième à son amour pour un gars qui ne le vaut pas – l’Agrume -, et la dernière une variation autour des humeurs de son père, constituent un ensemble cohérent et un joli portrait en creux de son auteur.

Basées sur un processus simplissime, succession de petites phrases descriptives, entendues ou vécues, Trois quartiers pourrait vite tourner à vide autour de cet exercice de style. Ce n’est pas le cas, et ce catalogue de petites sentences souvent très basiques dans leur écriture, voire parfois même assez maladroites, finit par convaincre, puis fasciner, puis bouleverser, tant ces petites choses quotidiennes par leur caractère dérisoire, personnel et universel, font résonner quelque chose de très vrai et de très profond.

La nouvelle centrale, L’Agrume, est vraiment une belle réussite. Valérie est amoureuse de l’Agrume, petit gars maniaque et étrange, qui la trompe sans vergogne, et l’utilise façon kleenex. Par ses petites phrases et micro-saynètes, Mréjen parvient à cerner l’absurdité évidente de cet amour, cet aveuglement volontaire, qui la pousse à accepter n’importe quoi pour quelques moments de douceur. Alors évidemment, ça fait vibrer la corde sensible.

Putain, qu’est ce que c’est con l’Aaaaaamour quand même.

Chronique livre : La porte des Enfers

de Laurent Gaudé.


Tenté par le voyage ? Clique sur la spirale pour te faire aspirer.

Un gars qui aime autant l’Italie ne peut pas être mauvais. La porte de Enfers de Laurent Gaudé est une très bonne surprise après un recueil de nouvelles qui ne m’avait qu’à moitié convaincue. Dans les rues de Naples, un père tire son fils par la main pour ne pas arriver en retard à l’école. L’enfant implore à son père une pause. Son père refuse. Une fusillade éclate soudain, et tue l’enfant. Cette mort brutale fait basculer la vie de la famille. Giuliana, la mère maudit la terre entière, et demande vengeance à son mari, lui doit vivre avec la culpabilité d’avoir été brutal avec son fils juste avant sa mort.

C’est peu dire que La porte des Enfers est efficace. Ca se lit dans un souffle tellement la construction est intelligente. C’est rapide, saucissonné en chapitres et sous-chapitres qui font qu’il est bien difficile de poser le livre. L’écriture de Gaudé est toujours belle, simple, composée de phrases courtes qui ne manquent pourtant pas de souffle. On sent le roman incroyablement sincère, rempli de blessures réelles romancées. Gaudé réussit surtout le personnage du père, écorché, capable de tout pour son enfant. Le personnage de la mère, dont la douleur se manifeste de manière très lyrique est également intéressant. C’est bien là l’Italie et ses croyances, ces mauvais sorts et ses malédictions païennes. On peut regretter que le passage central du bouquin, la descente aux Enfers, soit assez maladroit. On sent le gars assez peu à l’aise avec les scènes d’action fantastiques de ce type-là, et c’est vraiment dommage car l’univers qu’il tente de créer est intéressant, bourré de références littéraires et picturales. Mais le truc n’y est pas, c’est trébuchant au niveau de l’écriture.

Reste que le livre est beau est émouvant. Et j’aime assez cette idée de porosité entre le monde des morts et des vivants, cette idée qu’on garde un peu des morts en nous, mais que surtout, les morts emportent avec eux un peu de nous, aspirant de notre vie vers les tourbillons des Enfers. A chaque mort connu, on meurt un peu aussi. Oui, ça, ça me parle.

Chronique livre : Le fait du prince

d’Amélie Nothomb.


Choisis ta bouteille.

Voilà donc le cru 2008 du vignoble belge Château Nothomb. Qu’on aime ou qu’on aime pas, on peut tout de même admirer la constance impressionnante de la demoiselle : un livre par an depuis 1992, il faut avouer qu’il y a une certaine insolence dans cette profusion et cette régularité, et aussi pas mal de désinvolture, et souvent quelque peu de paresse. On peut noter depuis pas mal d’années l’incroyable diminution du nombre de mots par pages qui font tendre Le fait du prince plus vers la nouvelle que le roman.

Mais bast, Le fait du prince fait plutôt partie des crus acceptables de Nothomb, mêlant bonhomie, absurde et imagination dans une histoire gentiment loufoque. Un homme sonne à la porte du héros pour passer un coup de fil, et a la mauvaise idée de mourir sur le canapé de ce dernier. Sans grande hésitation, le survivant endosse l’identité du macchabée, délaissant une existence peu passionnante qu’il oublie déjà.

Nothomb lorgne sans vergogne vers un univers Murakamien complètement décalé, en gardant sa patte bien reconnaissable. Son héros se fond dans sa nouvelle vie, s’y vautre plutôt, avec délice, et c’est assez réjouissant. Malheureusement, au lieu de laisser planer les mystères, l’auteur préfère les débusquer, faisant de son héros un petit détective à la manque. C’est dommage qu’elle ne réussisse pas à développer son sens de l’absurde un peu plus, la fin du livre n’est vraiment pas à la hauteur, et fait clairement retomber le soufflé.

Reste un moment distrayant, inconséquent et oubliable. Ça parlait de quoi au fait son avant-dernier ?