Chronique livre : Ce que j’appelle jaune

de Marie Simon.

cequejappellejauneDifficile pour le lecteur, ou plutôt la lectrice que je suis, de parler de ce livre qui oscille sans cesse et jusqu’à la fin entre grand cri d’amour et déballage impudique. Difficile parce que Marie Simon y aborde des thèmes qui me touchent assez personnellement, comme beaucoup d’autres, sans aucun doute et qu’elle le fait sans filtre, sans circonvolution, en s’entaillant le ventre de bas en haut et en se sortant les tripes.

Tout ça ne s’écrit sûrement pas. Ce serait gênant pour tout le monde, et puis ça ne sert à rien.

Viscéral donc, parfois un peu trop, le lecteur ne se sent donc pas forcément à se place. On pense à Emmanuel Carrère et son roman russe parfois, dans cette façon de ne pas prendre de distance et de plonger le lecteur dans son intimité, ou du moins dans l’intimité de son héroïne. Il faut avoir du courage pour faire ça, de l’inconscience aussi peut-être. Ce n’est clairement pas mon truc en tant que lectrice, mais aussi sans doute parce que ça réveille chez moi des choses que je n’aimerais rien tant que voir enfouies à coups de bottes.

Personne pour veiller à ne pas l’abîmer d’avantage (…).

Pourtant, impossible de lâcher le morceau. Parce que quelque part il y a de l’énergie dans cette écriture, de la poésie et beaucoup d’amour. C’est quand elle parle de l’enfant, de cette vie qui enfante sa mère autant qu’elle l’enfante que le livre devient infiniment touchant. Débarrassée de ses peurs, elle donne voix à l’enfant, cet enfant qui s’est imposé à elle et qu’elle a accueilli comme une évidence. L’enfant dicte, impose, modèle celle qui lui donne vie ou plutôt la révèle à elle-même.

Elle sera ma mère, ma seule maman, mon amour-corps. Je ne l’observe pas, c’est inutile. Je la connais, c’est moi qui l’ai faite.

C’est beau, bancal, écorché, trop long, touchant, maladroit et puissant. C’est un livre sur le fil, fragile, plus roseau que chêne, et en tous cas plein de promesses d’écriture à venir.

Ed. Editions Léo Scheer

Chronique livre : Fabrication de la guerre civile

de Charles Robinson.

Un corps raconte toujours une manière de faire la guerre.

FabricationdelaguerrecivileDe temps en temps dans ta vie, tu rencontres quelqu’un dont le cerveau ne tourne visiblement pas à la même vitesse que le tien, dont les capacités d’analyse, de détection de la faille sont sidérantes de rapidité. Charles Robinson fait visiblement partie de ces gens-là. Dans les cités me faisait découvrir un écrivain déroutant et passionnant, Fabrication de la guerre civile m’a donné envie de ululer en courant nue sous la pluie. Non mais sans blague, quelle claque, oh lecteur.

C’est à dire qu’on ne sait pas vraiment pas où commencer avec cette merveille. Suite de Dans les cités ? Roman choral ? Affreux bordel ? Mine de trouvailles ? Explosion poétique ? C’est tout ça à la fois, mais finalement tout ce qu’on pourra en dire sera vraiment trop peu.

Avant le béton et les politiques de la ville, les Cités sont formées comme pour n’importe quel autre point du monde, de familles, d’amitiés et d’amours, incubateurs puissants des malheurs intérieurs.

La capacité de Charles Robinson à manier des dizaines de personnages, de lieux, de registres de langue est à elle seule une raison suffisante pour acheter et lire ce livre. C’est virtuose, aucun doute là-dessus, et complètement bluffant. Un peu comme quand on en arrive à la dernière saison de sa série américaine préférée, que le scénario est parti dans tous les sens et que l’équipe d’auteurs arrive à trouver le truc qui relie le tout, qui met de la cohérence, de la lumière, de l’ordre dans le joyeux bordel, bref à insuffler de la vie. Fabrication de la guerre civile, c’est un peu ça, un concentré de vies, des lignes qui se croisent, une géographie de l’humain, un drame shakespearien labellisé 9-3.

C’était ça aussi, Paris : l’extérieur est joli, mais quand tu pousses une porte c’est le sous-développement locatif. En plus, Paris, c’est un peu loin de tout.

Et revenons un instant sur la capacité d’analyse et de détection des failles (auto-citation), non mais parce que le gars réussit en une phrase à te démonter toute la sociologie d’une génération ou à relever le signifiant dans le moindre bout de tee-shirt. Oui, je sais, je m’explique mal –> vous n’avez qu’à aller l’acheter (astuce !). Pour être plus sérieuse, Charles Robinson a une faculté bluffante à s’accaparer les langages, les symboles (banlieues, institutionnels, politiques…) et à malaxer tout ça pour créer, ou plutôt recréer, réinventer, révéler les codes, les langues, les cadres… tout en les faisant exploser. Il y a beaucoup de pages, et pourtant pas une devant laquelle on ne s’exclame « oh là ! ici ! la belle bleue ! la belle rouge ! ouiiiii ! ». Non mais les « smileys Robinson » quand même, sans rire, génial non ?

Viols, traîtrises, vengeances. A deux millénaires près, nous serions tous dans la Bible.
Vous nous adoreriez.

La virtuosité t’ennuie me diras-tu ? Ce qu’il te faut, ce sont des histoires, des vraies, avec des sentiments, un développement, du drame, un épilogue ? Les romans de petits malins, très peu pour toi ? Mon pauvre ami, il y a tout ça également dans cette merveille. Des amours contrariées sous fond de guerre civile (–>Autant en emporte le vent), des amours fantômes (–>Vers l’autre rive), des amours déçues (–> Nous ne vieillirons pas ensemble).

Il y a tout est plus encore dans Fabrication de la guerre civile, politique, sociologie, drame. C’est passionnant et je ne sais plus quoi faire pour que tu cours chez ton libraire, oh lecteur. Fais-moi plaisir, fais-toi du bien, lis cette merveille.

Ed. Seuil

Chronique livre : Leurs contes de Perrault

de Gérard Mordillat, Frédéric Aribit, Alexis Brocas, Nathalie Azoulai, Cécile Coulon, Fabienne Jacob, Hervé Le Tellier, Leila Slimani, Emmanuelle Pagano, Manuel Candré, Christine Montalbetti.

leurscontesdeperraultJ’adoooooore les contes, j’adore qu’on me raconte des histoires. J’ai toujours été fascinée par les contes, ce matériau meuble, mouvant, qui ne demande qu’à être récupéré, trituré, malaxé, au gré de la volonté de celui qui le dit ou l’écrit. Les contes, et notamment ceux de Perrault, c’est le fondement de l’enfance, une part de l’inconscient collectif, les briques sur lesquelles on construit les murs.

Aussi, c’est toujours un grand plaisir de voir que l’esprit du conte, malgré le 2.0, résiste, que ce soit à la télévision (la très inégale mais intéressante série Once upon a time), mais aussi donc dans la littérature avec cette prometteuse compilation de revisites des contes de Perrault par une belle brochette de fines plumes de la littérature française.

Le titre est beau, tout d’abord. Leurs contes de Perrault, c’est une promesse de réappropriation, un espace de liberté accordé aux auteurs. L’exercice est clairement à moitié réussi. Certains auteurs semblent  avoir du mal avec ce processus de réappropriation et se débattent avec leur propre production : des textes assez peu inspirés et parfois franchement maladroits malgré quelques bonnes idées par-ci par-là. D’autres brillent cependant dans l’exercice.

9782714469045Les deux papous Hervé Le Tellier et Gérard Mordillat survolent l’exercice et on en attendait pas moins d’eux. Drôle (sacré Riquet) ou bigrement mystérieux (on cherchera activement Andres Delajauria sur internet) leurs textes, sont judicieusement placés dans l’ouvrage, en introduction et au milieu du volume, lui servant de piliers.

La fin du volume réserve également deux belles surprises. Tout d’abord le texte sombre, totalement inattendu d’Emmanuelle Pagano, revisite du conte en vers Griselidis,  avec cette violence quotidienne sourde totalement insupportable qui donne envie de hurler. Enfin avec le très beau texte de Manuel Candré, mêlant de manière taquine Poucet et Ulysse, dans une célébration joyeuse et enchanté de toutes ces histoires qui nous construisent. L’esprit du conte n’est pas encore mort.

Ed. Belfond.

Chronique livre : Charøgnards

de Stéphane Vanderhaeghe.

Que veut dire longtemps face à la défection du temps ?

charognardsEtonnant et paradoxal ce Charøgnards qu’on n’imagine guère mieux logé ou logé ailleurs que chez le précieux Quidam.

Paradoxal parce que ça comment plutôt mal, du moins pas très bien avec ces « ouvertissemens » initiaux. C’est bien fait et certes très maîtrisé, mais bon, cette déformation de la langue, on a l’impression de l’avoir déjà lue, réminiscences de Russell Hoban (Enig marcheur) ou dans le domaine francophone d’Andréas Becker (L’Effrayable, Nébuleuses) ou encore dans une moindre mesure chez Alain Damasio et sa très intéressante Horde du Contrevent.

charognards_plat1-a640c648f487bf496e746cf0bdc05f0fMais passons ce préambule peu convaincant pour atteindre le coeur du texte. Là c’est tout de suite plus intéressant. Alors évidemment cette histoire d’un village progressivement envahi de volatiles, c’est également ultra-référencé (Alfred H. sors de ce corps), voire faire écho à des publications plus récentes (l’étrange Cité des oiseaux d’Adam Novy). Mais pourtant, l’auteur réussit à faire naître une réelle étrangeté bien au-delà de ses références. Le narrateur, marié et père, commence à rédiger un journal pour relater les événements avicoles. Il souhaite rester dans le village, sa femme souhaite partir et bientôt part. Ou plutôt disparaît. En fait, on ne sait pas vraiment ce qui lui arrive. Les oiseaux sont là, se multiplient, mais ne font rien d’autre, présence passive et suffocante.

Les mots seuls ne me suffisent pas mais c’est tout ce qu’il me reste à présent.

charognards3Pourquoi cet homme s’obstine t’il à rester dans ce village progressivement envahi ? Il reste oui, et se raccroche à tout ce qui lui reste, les mots et la langue. Et son journal se fait alors le témoin moins des événements que de sa recherche méthodique de sens dans le texte. Comprendre, témoigner, fouiller, extirper du sens aux mots pour extirper du sens tout court. A coup d’inventaires minutieux des objets de sa maison, l’auscultation scrupuleuse d’étiquettes de cosmétiques, l’homme écrit et divague.

charognards2Il y a parfois des longueurs, des afféteries de quelqu’un qui écrit un peu trop bien, mais il y a aussi souvent des trouvailles magnifiques, des incursions poétiques renversantes, des inventions typographiques malignes comme tout (ahhh le disparition progressive du j et donc du je !!). Bref, il y a des milliers d’idées, et sans doute même un peu trop pour ne pas frôler parfois la démonstration.  Mais on oublie assez vite tant cette richesse force le respect. Richesse aussi dans les interprétations possibles de ce texte : une infinité. Je ne m’amuserai pas à vous exposer la mienne, de peur de ne pas vous aider à trouver la vôtre.

Agaçant, foisonnant, ambitieux, inventif et parfois touché par la grâce,  Charøgnards n’a rien d’un livre confortable et réussit en tous cas excellemment à éviter chez le lecteur l’éveil du pire sentiment qui soit face à un livre : l’indifférence.

Ed. Quidam éditeur.

 

 

Chronique livre : Pas Liev

de Philippe Annocque.

C’était peut-être tout simplement le signe que l’on mesurait sa faculté de comprendre à sa juste valeur, c’était peut-être tout simplement le signe qu’il était reconnu, lui, Liev, pour ce qu’il était : un homme intelligent à qui l’on n’avait pas besoin d’expliquer les choses par le menu pour qu’il les comprenne.

 PasLievIl ne faudrait tout de même pas prendre des vessies pour des lanternes. Liev n’aimerait pas ça s’il s’en apercevait. Le problème c’est qu’on ne peut pas vraiment être certain qu’il s’en aperçoive. Et ce serait sans doute beaucoup mieux comme ça.

Parce que Liev est un monsieur très bien et très comme il faut dans un costume (veste + pantalon assorti = costume). Il arrive à Kosko pour devenir le précepteur des enfants de la maison. Mais le problème, c’est qu’ils ne sont pas là. Voilà qui est fort contrariant. Surtout pour Liev. Parce que Liev a un petit peu de mal avec la réalité, il a des difficultés à saisir ce que les gens lui disent. Heureusement que Liev est très intelligent, alors grâce à son grand sens de la déduction, il comble les blancs entre ses point d’accroche au réel avec ce qui lui semble le plus logique. Mais Liev a surtout beaucoup plus d’imagination que de logique.

Du temps et du lieu manquaient.

72dpi-site-couvpasliev-805f880f4e6c1b18103095c0546a492fPhilippe Annocque réussit à choper le lecteur dès la première page, de son écriture légère et légèrement décalée. Le roman commence de manière assez classique même si derrière les questions que se pose Liev, on sent que quelque chose grince et déraille. Mais déraille jusqu’à quel point ? Difficile de le savoir car c’est bien le point de vue de Liev qui nous ait donné ici. Et au début, il peut s’entendre. Puis le récit se dédouble, puis le récit se multiplie comme des Mogwai qu’on aurait mouillé par inadvertance. Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? Mazette, quel jeu de piste.

 On est aussi infiniment touché par ce Liev profondément seul et qui n’appartient à aucun monde, et finalement même pas au sien. Précepteur sans enfant à instruire, amoureux sans fiancée à aimer, Liev ne comprend rien d’une société qui ne le comprend pas. Redistribuer les cartes en permanence tout en réussissant à construire un récit portant en lui une progression dramatique, voilà le tour de force de Philippe Annocque, qui se place ainsi sous la tutelle heureuse de Beckett, Karinthy et Kafka. Acrobatique, poignant et réussi.

Ed. Quidam éditeur.