Chronique livre : Sur la route du papier – Petit précis de mondialisation III

d’Erik Orsenna.

Après une réussite (Voyage aux pays du coton), et un hors-sujet (L’Avenir de l’eau), Erik Orsenna choisit l’option du ratage complet avec cette route du papier dont on ressort clairement dubitatif. Que retient-on de ce périple mondial ? Franchement pas grand chose, à part probablement une grosse dépense de kérosène, et un bilan carbone exécrable.

Erik Orsenna transforme son périple en guide de voyage, distillant bonnes adresses (numéros de téléphone inclus) avec générosité. Alors certes, durant son voyage, il a rencontré moult producteurs de papiers, bûcherons et origamistes, découvrant ce monde complexe avec son enthousiasme sans faille, et son émerveillement constant. Oubliant complètement son esprit critique dans un placard bien vérouillé, Erik Orsenna nous raconte sur plus de 300 pages à quel point l’homme, son esprit d’entreprise et son ingéniosité sont formidables. Sûrement grâce à cette longue liste de bonnes adresses.

Un vrai Petit Futé. Une reconversion à envisager ?

Ed. Stock

Chronique livre : Long week-end

de Joyce Maynard.

Chaque histoire qu’on lui racontait (…), elle la prenait pour elle. Comme s’il lui manquait la couche externe de l’épiderme qui permet aux gens d’agir sans saigner au moindre choc. Oui, le monde la dépassait.

Amateurs de très belles histoires, arrêtez-vous là un temps. Si Long week-end de Joyce Maynard ne révolutionne pas la littérature, le roman nous permet cependant de passer un très bon moment, romantique à souhait, et de verser une chtite larme à la fin.

L’auteure se place avec un certain talent dans la peau d’Henry, un ado de treize ans, gentil comme tout, et très protecteur avec Adèle, sa maman divorcée et un peu zinzin. Lors d’une sortie au supermarché, le duo se voit squatter par Frank, prisonnier en cavale. Entre la fragile Adèle et le dangereux mais rassurant Frank, petit à petit, l’amour naît, sous les yeux d’Henry, à la fois soulagé et apeuré. Un amour sur le fil, forcément précaire.

Avec beaucoup de finesse, Joyce Maynard réussit à construire une histoire extrêmement jolie et sensible. Le point de vue adopté, celui de cet adolescent atypique et sans concession vis-à-vis de lui-même, apporte une touche de douceur ironique impeccable. Les personnages sont parfaitement dessinés et crédibles. Bref, un roman, classique et classieux, une belle histoire pleine de coeur (et d’un peu de cul). De quoi passer un agréable moment, et de faire battre mon coeur de midinette.

Ed. 10-18
Trad. Françoise Adelstain 

Chronique livre : Sale temps pour les braves

de Don Carpenter.

Amateurs de westerns, passez votre chemin, Sale temps pour les braves n’a rien d’un livre de cowboys, contrairement à ce que son titre pourrait suggérer. Certes, Sale temps pour les braves commence viril. Des jeunes de 14 ans, déjà des petites frappes, pas méchantes mais sur la mauvaise pente, se saoulent et jouent au billard. Parmi eux, Jack, abandonné à sa naissance, et Billy, un prodige au billard. Jack, Billy, Don Carpenter suit l’un et l’autre de ces deux personnages au début de son roman, pour finalement se concentrer sur Jack, brièvement rejoint par Billy. Le roman sur terminera sur un autre personnage, l’antithèse parfaite de nos deux personnages précédents. Entre les deux, Jack passe par la case maison de correction, prison, mariage. De chaînes en chaînes.

Pas particulièrement séduite par l’écriture, j’ai eu plutôt du mal à rentrer dans le roman. Un peu sèche, parfois décousue surtout lorsque Don Carpenter décrit des événements, l’écriture devient cependant plus intéressante dès que les personnages sont perdus avec eux-mêmes, dans leurs pensées. Et c’est ça qui est vraiment beau dans le livre. Parce que Sale temps pour les braves est véritablement un roman d’apprentissage. Jack, d’expérience douloureuse en expérience douloureuse apprend progressivement à vivre, à réfléchir, à ressentir et à aimer. Son compagnon d’apprentissage, son ange gardien, c’est Billy, Billy son compagnon de cellule, et puis, certaines barrières viriles tombées à cause d’un manque trop grand, et d’une attirance mutuelle, compagnons de lit. On pense à Brokeback Mountain bien sûr, pour cet amour entre hommes, sans rien de racoleur, qui tient juste du fait et de l’évidence, et qui permet à Jack d’accéder au statut d’homo sapiens sapiens.

Les pages les plus belles sont celles où Jack réfléchit, sur lui, l’amour, la liberté. Une liberté qu’il a mis du temps à conquérir, et qui pourtant reste toute relative. Cette philosophie de rien, moquée par sa femme (personnage incroyable que Sally), est pourtant particulièrement bouleversante, par sa simplicité et son innocence. Jamais au-dessus de ses personnages, Don Carpenter, malgré un style un peu heurté, a écrit un roman vraiment attachant, profondément humain, et finalement assez beau.

Ed. Cambourakis
Trad. Céline Leroy 

Chronique livre : Anaïs ou les Gravières

de Lionel-Edouard Martin.

Notre narrateur est journaliste, correspondant local pour une presse poitevine, dans une ville sans nom et sans histoire. Sans histoire ou presque. Une nuit, dans un accident, Nathalie, son amoureuse est morte, ils étaient deux dans la voiture. Depuis, le journaliste survit, sans réussir à trouver le sommeil, la veille pleine des mots qu’il a dû écrire ce jour-là pour la une de son journal. Puis une jeune fille, Anaïs, meurt assassinée sur le pas de l’appartement qu’elle partage avec sa mère. A priori, rien à voir, mais Anaïs et Nathalie avaient le même âge. La mort d’Anaïs reste un mystère. Le journaliste tente de remplir les vides de cette histoire, de s’emplir des mots des autres, jusqu’à les abandonner pour choisir la voie de l’imaginaire. Sans doute ce qui lui manquait pour réussir à exorciser son mal, à cohabiter avec ses fantômes.

L’originalité de ce roman tient avant tout dans son écriture, d’une grande liberté. Entre oralité et poésie, sa précision frôle parfois l’abstraction, laissant au lecteur des images puissamment évocatrices en tête. L’intrigue policière n’est bien sûr qu’un prétexte, prétexte à nous présenter une galerie de personnages pittoresques, et à découvrir les réflexions de son héros. Ces réflexions sont essentiellement tournées autour de la notion de vide. Des gravières qu’on creuse pour en extirper le sable dont on fait les tours, dans lesquels des appartements-coquille-vide servent de refuge aux humains, eux-mêmes remplis du vide de la disparition. Comment combler ces vides ? et faut-il les combler ? Et avec quoi ? Autant d’interrogations qui planent sur cette histoire, ces histoires plutôt,  pleines d’un mystère qu’il faut finir par accepter.

On pense au nouveau roman, bien sûr, dans cette juxtaposition de temporalités, ce puzzle géographique et temporel que le lecteur reconstitue progressivement, sans vraiment toujours réussir à faire coller les bouts. La construction est en ça très intéressante, et interroge le lecteur en permanence, faisant de lui une pièce à part entière du puzzle.

Le seul détail un peu gênant de ce beau roman, c’est cette utilisation intensive d’un vocabulaire au registre élevé. L’auteur aime passionnément les mots, les références et aime passionnément jouer avec. Cela se sent, mais cela se sent un peu trop. Je n’ai rien contre apprendre de nouveaux mots, hein, soyons clairs. Mais à trop orner son texte, à trop le bourrer de références, le lecteur se sent parfois mis à l’écart. Entre Pergolese et James Blunt, en passant par Arletty, ça fait le grand écart. Le récit mériterait d’être plus centré, centré sur ses personnages et leurs sensations, sur ces lieux magnifiquement décrits, sur la puissance poétique et cinématographique de ce style si particulier. Un bel auteur donc, dont la bibliographie déjà fournie donne envie de partir à la pêche aux trésors.

Ed. Les Editions du Sonneur

PS : il y a, dans Anaïs ou les Gravières une scène de suicide qui ne « manque pas de panache », comme diraient nos deux zigotos  du Grand Soir

Chronique livre : Le pourceau, le diable et la putain

de Marc Villemain.

Ce cloporte m’escagasse.

Quand on ouvre un livre de chez Quidam, on ne sait décidément pas sur quoi on va tomber. Après l’enquête sous psychotropes de La femme d’un homme qui, le dénuement impressionniste de Tout passe, voilà Le pourceau, le diable et la putain (titre en hommage Le monde, la chair et le diable ?), rétrospective intérieure d’un homme qui va mourir, et ne s’en porte pas trop mal.

Notre beckettien héros immobile a été prof de fac, et coureur de jupons, amoureux enfantin d’une petite gitane espagnole, et père d’un fils qu’il ne désigne que par le tendre surnom de pourceau. Un être tout à fait recommandable donc, qui bien entendu déteste tout le monde, à commencer par lui-même. Marc Villemain s’engouffre ainsi dans la veine des grands misanthropes. On pense à Calaferte, bien sûr, mais aussi à la Morue de Brixton de Timour Sergueï Bogousslavski.

Malgré la noirceur du personnage, on rit vraiment beaucoup, et c’est essentiellement grâce à une écriture ultra-maîtrisée que Marc Villemain emporte le bout de gras. Utilisant des phrases un peu prout-prout à rallonge au plaisir, notre héros a beau ne pas s’aimer lui-même, il aime beaucoup s’écouter penser, et n’oublions pas qu’il est universitaire. Et puis progressivement, le discours s’émaille de quelques mots au registre beaucoup moins soutenu (à commencer par ce magnifique “et patin-couffin” exhumé d’on ne sait où), jusqu’à exploser progressivement dans un final assez hilarant. Plus la mort approche, plus le vieillard malgré lui se ranime et se rebiffe. Une belle découverte, drôle, cruelle, et une écriture à suivre, c’est sûr.

Ed. Quidam Editeur