Chronique livre : Plonger les mains dans l’acide

de Claro.

Plonger les mains dans l’acide est un titre bizarre pour un livre bizarre, collage bout à bout de textes de fictions et d’essais, inégaux en longueur et en intérêt. Composé de trois blocs, Plonger les mains dans l’acide a au moins le mérite de dérouter le lecteur, et de ne jamais l’amener là où il s’attend à aller.

La première partie, nommée Découvertes & Inventions se compose vingt et un textes très courts, dont les titres à eux seuls sont délectables et probablement issus d’un esprit un peu perturbé. Pour vous donner quelques exemples, citons La Vérité sur Homère et les crapauds accoucheurs, Jumbo en cage et entre parenthèses, De la soûlographie en milieu animal, ou encore Le Manège désenchanté : Ce qui ne tourne pas rond. Claro a clairement le génie du titre. Cependant certains textes semblent plutôt être des prétextes pour décliner ces fabuleux titres et tournent un peu en rond. Heureusement d’autres sont beaucoup plus réussis, et restent, grâce à une écriture musicale assez rock&roll, longtemps imprimés dans le cerveau. Par exemple Ecrire la musique, ou surtout le très beau La peau n’en parlons pas, assez sidérant de poésie, de rythme. Ce texte s’est insinué dans mes neurones, et ne veut plus les lâcher. Et puis quelques textes ou réflexions sont vraiment très drôles, absurdes, déconnants.

Avec un singe sur chaque épaule, on voit le monde différemment : un zèbre aux rayures horizontales court forcément plus vite, non

peut-on lire dans De la soûlographie en milieu animal par exemple. Enfin l’étude sociologique/philosophique/psychanalytique du Manège Enchanté dans Le Manège désenchanté : Ce qui ne tourne pas rond est vraiment tordante.

La deuxième partie de l’ouvrage se nomme Trois récits retors (à répéter 20 fois de suite très vite). Ce sont trois nouvelles, un peu plus longues que les textes de la première partie, et globalement beaucoup plus consistantes. Elles sont toutes trois très différentes, mais bien construites et vraiment intéressantes. Entre le glaçant Le coeur d’amour épris, et sa construction temporelle éclatée, ou l’étonnant La souffrance des choses et le trop fun American cream, on prend le temps d’apprécier l’écriture de Claro, tranchante, ironique, et quelque peu désespérée.

Enfin la dernière partie se compose de trois portraits d’auteurs, Flaubert, Beckett et Artaud, portraits complètement décalés. Celui du grand Samuel, Beckett en corps m’a paru le plus intéressant d’un point de vue littéraire, essayant de retraduire “l’effet Beckett” sur votre organisme et votre psyché. Loin d’une classique biographie, le texte s’enroule comme une spirale, essaie d’embrouiller le lecteur en même temps que de lui faire ressentir plutôt que comprendre ce qui est fascinant et puissant dans le génie Beckettien. Comme Claro le dit lui-même à propos de toutes les oeuvres de l’écrivain

J’adore Murphy/Malone/Molloy, c’est vraiment un bouquin très drôle même si on ne comprend pas tout.

Et bien Plonger les mains dans l’acide aussi c’est parfois très drôle, parfois émouvant, toujours intrigant, même si clairement, on ne comprend pas tout.

Chronique livre : Martiens, go home !

De Fredric Brown.

Ma capacité à lire étant un peu en sommeil en ce moment, Martiens, go home ! est arrivé à point nommé. Petit livre assez rigolo, MGH! part du postulat que, du jour au lendemain, les martiens débarquent sur Terre. Ils ne viennent pas vraiment “envahir” le monde, non, ils ont juste envie de foutre la merdre. Mal polis et grossiers, les petits hommes verts (car il le sont vraiment), adorent apparaître (couimer disent-ils) d’un coup sous les yeux des gens, déranger les représentations théâtrales, et autres manifestations en direct, semer la pagaille dans les familles en révélant tous les secrets.

Le livre, d’une part, suit un personnage particulier, Luke Devereaux, écrivain de SF de son état, et d’autre part explore les conséquences dans la société de l’arrivée des martiens. Et elles sont nombreuses, les martiens s’immisçant partout : baisse des naissances due à la difficulté de faire l’amour lorsqu’un martien vous regarde, économie qui part en eau de boudin, mise en chômage technique de tous les services secrets d’un planète en pleine guerre froide…

Faisant preuve d’une imagination assez débridée, Fredric Brown réussit à nous faire rire franchement. Les scènes dans lesquelles les martiens sont vraiment présents sont assez hilarantes. Ces bestioles appellent tous les garçons “Toto” et toutes les filles “Chouquettes”, se fichent de la gueule de tout le monde et s’assoient sur la bienséance avec délice. Quand Brown explore les conséquences de l’arrivée des martiens, on accroche moins. C’est très intéressant, et créatif, mais il faut le dire, l’auteur écrit vraiment très mal. C’est infâme au niveau du style, et même si on laisse le bénéfice du doute à l’écrivain pour cause de traduction, on a quand même du mal à ne pas grincer des dents.

Mais ne soyons pas bougons, Martiens, go home! constitue un divertissement tout à fait rigolo et pas totalement crétin. Pas si mal.

Chronique livre : Visage d’un dieu inca

de Gérard Manset.

Manset a signé trois des plus beaux titres du dernier album d’Alain Bashung, Bleu Pétrole. Quatre en fait si on compte la reprise de Il voyage en solitaire. Ces deux hommes quasiment du même âge, aux parcours différents, mais ayant fréquenté les mêmes sphères auraient eu mille occasions de se rencontrer. Et pourtant, le rapprochement s’est fait tardivement. Il a abouti à cette collaboration magique, et à la transfiguration des textes de Manset par Bashung.

Manset, tout en pudeur évoque ou invoque plus qu’il ne raconte dans Visage d’un dieu inca, la figure Bashunguienne au travers de quelques-unes de leurs rencontres. Même si l’ensemble des anecdotes et personnages croisés dans le livre ne font pas forcément écho à des choses connues de moi, cette balade au travers de l’univers de Manset, hanté par les apparitions furtives d’un Bashung marmoréen et impénétrable est très belle.

Grâce à une écriture parfois volontairement obscure, oscillant entre classicisme et poésie, Manset réussit à capter une vibration particulière de vie, et de création. Son monde est peuplé de personnages connus, tournant dans cet univers, l’enrichissant de moments de vie, de rencontres, et d’histoires. Certes, c’est un peu décousu, et on a parfois du mal à suivre le fil. Mais qu’importe, le moment est beau, émouvant, respectueux, et pour reprendre la citation de Maupassant qui introduit l’ouvrage On dirait qu’on subit une possession étrange, intime, confuse, troublante et exquise parce qu’elle est mystérieuse.

Un hommage d’autant plus beau qu’il n’a rien d’académique, mais qu’il vient du coeur. Un moment de grâce.

Chronique livre : Apprendre à finir

de Laurent Mauvignier.

Deuxième roman de Laurent Mauvignier après le magnifique Loin d’Eux, Apprendre à finir constitue une “suite” logique et superbement tenue.

Sur le principe du monologue intérieur, Laurent Mauvignier se glisse dans la peau d’une femme. Une femme qui apprend “à finir”, à faire le deuil de sa relation avec son mari. Le couple se déchirait quand l’homme a eu un grave accident. Un homme qui avait une maîtresse, et une femme dont l’impuissance se muait en désespoir, et en violence. Mais l’accident a tout changé. Il doit réapprendre à marcher, à vivre. Il est complètement dépendant d’elle, et la certitude qu’il ne partira plus, qu’il ne peut plus partir donne à cette femme l’énergie et l’espoir que tout est encore possible. Mais un jour l’homme réapprend à marcher, et la peur du vide revient.

La façon dont Laurent Mauvignier se glisse dans la peau de cette femme est véritablement troublante. Il compose un personnage tout en nuances, profondément humain, bouleversant dans ses peurs, contradictions, son courage et sa souffrance. Dans un style très parlé, heurté, qui laisse la place aux silences, Laurent Mauvignier réussit à nous toucher profondément, à nous ramener à nos propres angoisses face à la vie, l’abandon, la solitude. C’est beau et très émouvant, profondément humain et sincère, bien loin de l’exercice de style un peu vain de son dernier roman, Ce que j’appelle oubli.

Il y a dans Apprendre à finir un souffle, une vérité déchirante, une blessure inguérissable, comme la vie. Et c’est magnifique. Un très beau livre.

Chronique livre : L’absolue perfection du crime

de Tanguy Viel.

Impeccable, c’est le mot qui vient à l’esprit quand on termine cette Absolue perfection du crime. Dans ce petit volume, on peut dire qu’on atteint une sorte d’Absolue perfection du roman de braquage, au style réglé comme du papier à musique.

Tanguy Viel écrit cette histoire classique du braquage d’un casino par une bande de truand de manière millimétrique. C’est un condensé de tous les piliers du roman de braquage, de l’origine, à la mise en pratique, de l’arrestation à la vengeance finale. Très finement écrit, on ne peut qu’admirer le talent d’orfèvre de Tanguy Viel.

Mais c’est également un peu la limite du roman. A force de classicisme, de perfection on peine un peu à trouver de l’âme à cet ouvrage. La belle mécanique tourne à vide sans vraiment réussir ce à quoi un bon roman de braquage est destiné : nous faire frémir, nous étonner. On se demande alors quelles étaient les intentions de l’auteur. Certes, c’est admirable, brillant, mais finalement, pour quoi faire ?

Je vous avoue que l’Absolue perfection du crime m’a surtout absolument donné envie de revoir la trilogie Ocean de Steven Soderbergh. Ce n’est déjà pas si mal.