Chronique livre : Loin d’Eux


 de Laurent Mauvignier

« … peut-être il était mort de tout ça, Luc, des mots enfouis. Peut-être pour ça, à cause de leur poids, que je n’aurais jamais de petit-fils. »

Luc, fils unique de Jean et Marthe, neveu de Gilbert et Geneviève, cousin de Céline, est parti de ce tout petit bout de province. D’abord spatialement pour rejoindre Paris et essayer de rencontrer ses rêves de 7ème art, puis, rattrapé par la banalité de sa vie et par cette ombre qui plane sur lui depuis toujours, définitivement. Il s’est donné la mort. Les voix familiales et intérieures se bousculent alors pour exprimer ce qui n’aurait jamais pu l’être autrement. Incompréhension, solitude, impossibilité de dire, de ressentir, de se projeter en l’autre. Barrières générationnelles qui ne tomberont jamais, qui finalement n’auraient sans doute jamais pu tomber.

Bouleversée de ces mots qui résonnent très fort à l’intérieur de soi, par la beauté fracassante de ces paroles inestimables. Et les larmes qui coulent sans qu’on s’en rende compte. Loin d’eux fait partie de ces rares livres qui pénètrent dans la tête, dans le cœur, qui s’insinue jusqu’à ce qu’on s’approprie ses pensées, ses sentiments, cette manière de le dire aussi si particulière, difficile au début, heurtée, bousculée. Ces phrases longues, ces phrases écrites comme on les pense mais qu’on ne les exprime jamais. Le style Mauvignier s’apprivoise pour petit à petit faire partie de soi, et rester quelque chose que l’on porte longtemps dans sa tête, son cœur et ses tripes.

Responsabilité, culpabilité, douleur, absence, l’intime le plus profond, parfois totalement indicible devient personnel, émotionnel, universel. On n’est pas ici dans les prises de tête franco-psychologico-masturbatoires, ni dans l’évocation de souvenirs liées à la première gorgée de cacao. Non. Ici, ce sont les plaies béantes ouvertes, l’urgence de dire tout ce qui a été tu pendant tellement de temps. Ici, il est question de survie. Et Luc, lui a voulu croire qu’on pouvait vivre, impossible de se résigner à ces gens qui survivent petitement, et qui voudraient qu’on fasse pareil. Luc est mort de ces silences, de ces choses impossibles à exprimer, de ce trop plein de mots qui ne sont jamais sortis.

Mais dans ces abîmes de douleur, il y a Céline, Céline et son envie de vivre, malgré tout.

A lire aussi : « Dans la foule » de Laurent Mauvignier, 2006. Critique golienne et inestimable ici.
A noter : très belle collection de poche des Editions de Minuit, Collection « Double ». Chapeau.

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