Chronique livre : Pas Sidney Poitier

de Percival Everett.

Pas facile de démarrer dans la vie et de trouver sa voie quand on est orphelin d’une mère à moitié cinglée, et qu’on s’appelle “Pas Sidney” Poitier. Heureusement que celle-ci avait le génie des affaires, et a laissé à son rejeton une immense fortune qui va lui permettre de se sortir de situations très ennuyeuses.

Pas Sidney, donc, a de plus la malchance (ou la chance) de ressembler en grandissant de plus en plus au vrai Sidney Poitier. Et d’être plongé dans des situations délirantes, qui semble tout droit sorties des films de l’acteur. Roman initiatique absurde, Pas Sidney Poitier, dans ses jeux de faux-semblants permanents, de triturage de la réalité débridée, est un livre cinglé et désopilant. Le début est pourtant assez planplan malgré son absurdité, mais un énorme coup d’accélérateur est donné quand Pas Sidney, alors étudiant, est invité par les parents de sa petite amie.

Le livre prend alors vraiment sens derrière le bordel ambiant, et Pas Sidney sert de révélateur à une société pourrie par les problèmes raciaux. Les parents de sa copine, pourtant noirs eux aussi, trouvent Pas Sidney beaucoup trop foncé pour leur douce colombe café au lait. Mais quand ils apprennent qu’il est riche à pourrir alors là, tout change et ils seraient prêts à accepter la couleur trop voyante de leur hôte. Ce n’est qu’une des multiples péripéties de ce roman, dont un des points forts est son rythme et son art du dialogue. On retiendra notamment les échanges complètement absurdes de Pas Sidney avec son professeur Percival Everett (double fictionnel de l’auteur), mais le point culminant est atteint lorsque ce même Everett fait la connaissance du tuteur de Pas Sidney, un certain Ted Turner (le magnat des médias). Ca fuse dans tous les sens, avec un rythme hallucinant, et ça ne veut rien dire, et c’est hilarant et vertigineux.

Vertigineux également le procédé engagé par Everett : peupler son livre de personnages réels mais en les fictionnalisant, et d’un personnage fictif (Pas Sidney), le seul à se démarquer par son nom du réel et qui pourtant, peu à peu est happé par lui (il se met à ressembler au vrai Sidney Poitier, jusqu’à prendre sa place lors d’une cérémonie des Oscar). Intelligent, distrayant, et désopilant, Pas Sidney Poitier est une farce absurde et futée, dont le fond n’a rien à envier à la forme.

Chronique livre : Le guerrier solitaire

d’Henning Mankell.

Commencé jeudi, fini samedi, c’est avec un plaisir renouvelé que je me suis plongée dans les aventures de l’inspecteur suédois, Kurt Wallander. Depuis mon premier contact avec l’inspecteur dans La lionne blanche, j’ai pu à nouveau croiser le personnage dans une série de téléfilms vraiment intéressants, diffusés sur Arte. Ces téléfilms “Wallander” restituent à merveille les ambiances des romans de Mankell, et Kenneth Branagh est tellement convaincant, que j’ai eu du mal à m’ôter son image de la tête en lisant Le guerrier solitaire.

Mais revenons au roman. Dans la petite et paisible bourgade provinciale d’Ystad, en Suède, Wallander assiste au suicide d’une jeune fille qui s’immole par le feu dans un champ de colza, et doit enquêter sur un meurtrier en série qui scalpe ses victimes. Un programme particulièrement sanglant donc pour les policiers d’Ystad, plus enclins à s’occuper des affaires courantes et de leurs problèmes familiaux et domestiques que d’un tueur en série. Et c’est ce qui est très fort sous la plume de Mankell, créer des personnages d’une familiarité extrême, auxquels on peut s’identifier. La fille d’untel à une angine, le père de tel autre débute un alzheimer, mais malgré tout ça, il faut néanmoins qu’ils arrêtent un tueur en série dont la violence tranche crûment avec l’apparence “propreté” et “douceur de vivre” suédoise.

Mankell, mine de rien, s’ingénie à gratouiller le vernis de respectabilité de la société suédoise. Un ancien ministre de la justice se révèle être un dangereux pervers, ainsi qu’un marchand d’art ayant pignon sur rue. Ils ne cesseront de nuire que parce qu’un adolescent déséquilibré les trucidera à coup de hache afin de venger sa soeur. Wallander observe le délitement de la société suédoise, et ne cesse de se demander comment elle peut conduire à la création de monstre tel que le meurtrier à la hache. Usé et désabusé, Wallander traîne sa carcasse de flic, en essayant de maintenir l’ordre pour le bien d’une société à laquelle il ne croit plus vraiment. Un polar impeccable, jusque dans sa construction au cordeau. Un fort bon moment.

Chronique livre : L’alcool et la nostalgie

de Mathias Enard.

Etranges sont les liens qui se tissent entre deux oeuvres au hasard de l’ordre dans lequel on les lit. L’alcool et la nostalgie semble être le pendant sombre de ce qu’a été Ce qu’aimer veut dire pour moi, construit autour du voyage (géographique et temporel), de gens qui ont compté et comptent encore, de la drogue, et d’un monde intellectuel hanté la littérature. L’alcool et la nostalgie confirme tout le bien que je pensais de Mathias Enard après la lecture de son fascinant Zone. L’alcool et la nostalgie semble lui-même être le fantôme de Zone, et c’est à la fois fascinant et déroutant de voir à quel point sur une trame très semblable (un voyage en train, des souvenirs qui affleurent et envahissent tout), traitée de manière assez comparable dans le style, Mathias Enard réussit à nouveau un roman magnifique, touchant, simple, ample, intelligent et sensible.

Oeuvre de fiction, Mathias Enard brouille cependant les pistes en donnant à son narrateur son propre prénom. Ce flou entretient la flamme, et fascine, rendant le roman personnel, dangereux, sur le fil. Le narrateur reçoit une nuit l’appel de Jeanne, une ancienne amante, partie vivre en Russie, avec  leur ami Vladimir. Elle lui annonce la mort de Vladimir, dont il était également très proche. Ce trio amoureux a vécu à Moscou une vie agitée, noyée dans l’alcool, la drogue et les médicaments. Mathias se remémore cette étape de sa vie, puis son départ de Moscou. L’appel de Jeanne le pousse à revenir en Russie, et à rapatrier le corps de son ami au fin fond de son village natal en Sibérie. Le voyage en Transsibérien, de plus de quatre mille kilomètres permet à Mathias de se remémorer ce tumultueux passé, à remettre en suspension des souvenirs encore douloureux, et déterrer les sentiments qu’il s’était efforcé d’enfouir.

Contrairement à Zone, l’ouvrage est extrêmement court, mais cette forme ramassée condense les émotions, et s’avère plus simple d’accés, dépassant le formalisme de Zone pour oser toucher plus directement le lecteur. Hasard des lectures, les fantômes des écrivains et des événements convoqués par Mathias Enard m’étaient plus familiers dans l’Alcool et la Nostalgie que dans Zone. Tolstoï, Dostoïevski, Kerouac, Tchekhov, Nabokov, le terrain était plus balisé pour moi. Et surtout, l’hommage direct, presque appuyé à Cendrars, et sa prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France me touche infiniment. L’écriture est d’une grande musicalité, rythmique et heurtée, fleuve capricieux des pensées du narrateur. Un moment superbe et fulgurant.

Chronique livre : Ce qu’aimer veut dire

de Mathieu Lindon.

Je n’ai jamais rien lu de Michel Foucault, j’ignorais qui était Jérôme Lindon, et l’histoire des Editions de Minuit. C’est donc avec une inculture crasse, mais non poussée par motifs inavouables et charognards que j’ai abordé ce livre. Et finalement tant mieux. J’étais donc dénuée de tous préjugés, ou attentes salaces lorsque Ce qu’aimer veut dire m’est tombé entre les mains. Et c’est une magnifique histoire, d’une immense douceur, d’une grande générosité.

Mathieu Lindon revient sur un épisode qu’il juge déterminant dans sa vie : l’amitié qu’il entretint durant 6 années avec Michel Foucault, jusqu’à sa mort. Mathieu Lindon était alors un tout jeune homme, juste sorti d’une adolescence solitaire et difficile, dans une famille qui, par sa nature même, ne pouvait qu’être écrasante. Son grand-père était un magistrat célèbre, mais surtout son père, Jérôme Lindon, était le directeur charismatique des Editions de minuit. Sa forte personnalité, et ses meilleurs amis, Samuel Beckett, Alain Robbe-Grillet, Marguerite Duras, constituaient un bouillon intellectuel fertile pour le jeune Mathieu mais également un monde clos, purement littéraire, qui à la fois était tout pour lui, mais dont il avait cependant besoin de s’émanciper. Son amitié pour Michel Foucault, qu’il ne devait pas à son père, mais à lui-même, a constitué l’acte fondateur de la construction de sa personnalité, le philosophe lui ayant appris “ce qu’aimer veut dire”. Mais pas aimer au sens physique du terme. Non, mais aimer au sens d’un amour simple, quelque part universel, généreux, désintéressé, sans sous-entendu. La générosité de Michel Foucault, cette espèce de bonté naturelle, sans calcul, a permis à Mathieu Lindon de se construire, en tant qu’être humain, hors de l’influence familiale.

Le livre tourne notamment beaucoup de l’appartement Rue Vaugirard, que Michel Foucault prétait à Mathieu Lindon lors de ses absences. Le fait que tout le livre tourne essentiellement autour des absences de Foucault est un tour de force pudique, puisque malgré ces absences, on ressent tout ce que Foucault a apporté à Lindon, à quel point cette générosité s’exprime notamment par le prêt de cet appartement, qui permet à Lindon de se découvrir par la construction d’un cocon amical et intellectuel. Malgré sa grande luminosité et douceur, l’histoire n’est cependant en rien idéalisée. Le monde que Michel Foucault fait découvrir à Lindon n’est pas le monde de Oui-Oui, on y trouve moult drogue, sexe, comportements qui ouvrent des possibles aux personnages mais qui conduisent également et malheureusement à la fin prématurée du philosophe. Foucault se refuse cependant d’introduire le jeune homme dans certains de ses cercles, le trouvant trop jeune pour de telles pratiques.

La plume de Mathieu Lindon navigue d’un souvenir à l’autre, ravivé parfois par un simple mot, ou un simple objet, une casquette, un lapin par exemple. Ce voyage temporel éclaté, est servi par un style très particulier, à la fois d’une grande oralité, presque enfantine, et pourtant également précieuse, raffinée. Ce qu’aimer veut dire n’est donc pas un portrait de Michel Foucault ou Jérôme Lindon, ni même un hommage, mais un livre sur la façon dont les êtres peuvent impacter nos vies, même bien après leur mort, la manière dont ils peuvent laisser une marque absolument indélébile sur les êtres qu’ils ont cotoyés et aimer. C’est juste bouleversant et magnifique, et on se plaît à espérer aussi d’un jour rencontrer quelqu’un qui nous montre ce qu’aimer veut dire.

PS : en finissant mes petits textes, je farfouille en général sur le net pour voir ce que les autres en ont pensé. Je tombe par hasard sur cette critique du livre de Mathieu Lindon. Etonnant non ?

Chronique livre : Hors-Service

de Solja Krapu.

Je ne choisis pas souvent des livres à cause de leur couverture et de leur esthétique générale, mais là, ce fût un peu le cas. Bravo donc aux Editions Gaïa pour l’agréable objet que constitue cet ouvrage.

A part ça, on ne peut pas dire que Hors-Service soit le livre qui va révolutionner ma vie. Rien de catastrophique non plus. L’histoire de cette prof de lettres, femme modèle, efficace, ayant l’impression de se sacrifier pour les autres, mais finalement complètement coincée dans sa vie et les stéréotypes auxquels elle adhère malgré elle, est plutôt plaisante. Eva-Lena, c’est son nom, en voulant prendre de l’avance sur son planning, part faire des photocopies au collège un vendredi soir après les cours. Elle se retrouve coincée dans le cagibi aux photocopies, condamnée à attendre que quelqu’un vienne la délivrer. Et c’est très long. L’enfermement, progressivement, l’amène à reconsidérer sa vie, son comportement en général.

Sur un ton taquin, et aiguisé, Solja Krapu dresse le portrait de cette “sainte” auto-proclamée avec une certaine finesse. La construction effectue des aller-retours temporels et géographiques bienvenus, permettant de mieux cerner la vie et les motivations d’Eva-Lena, et la façon, dont à plus de quarante ans, elle commence à réévaluer sa vie, ses comportements, sa façon d’être vis à vis d’elle-même et des autres. L’enfermement dans cette pièce minuscule, sans hygiène, sans eau ni nourriture, et surtout sans le regard des autres, sert de révélateur à l’héroïne.

Solja Krapu a une belle plume pour dessiner des personnages cohérents, vivants, frôlant souvent le stéréotype mais finalement très crédibles. Le livre se lit facilement, avec plaisir, sans réel émerveillement non plus. Une petite sucrerie aigre-douce après une série de lectures plutôt difficiles émotionnellement. Pas mal.