Chronique livre : Mexico quartier sud

de Guillermo Arriaga.

« Je ne peux pas dormir, j’ai peur. Je crains la nuit parce qu’elle peut tout me prendre ».


Art moderne cracra ? Clique.

Mexico, c’est pas la joie. Le long de ces quinze courtes nouvelles, Arriaga (scénariste de talent d’Inarritu, et nouvellement passé derrière la caméra) dresse le portrait glaçant d’un quartier de Mexico. Les bons sentiments, les protagonistes ne connaissent pas. Entre les gamins qui assassinent après l’avoir violée leur petite cousine ou le gars qui se suicide par la gangrène (ouais enfin, il faut le lire), ou enfin l’infâme docteur Rio qui revient dans quelques unes des nouvelles, la galerie de portraits est assez effrayante.

Le style est sec, éclaté, lapidaire, c’est noir, drôle, grinçant, et parfois insoutenable. Alors, quand les sentiments vrais, la tendresse apparaît, c’en est bouleversant tant elle semble incongrue et déplacée. Les nouvelles, comme souvent dans les recueils sont assez inégales, mais certaines impriment leur marque profondément. Une belle découverte à réserver aux jours où on a la pêche.

Chronique livre : Béton

de Thomas Bernhard.


Clique, fumier.

Il aimerait bien s’y mettre, à écrire son essai sur Mendelssohn-Bartholdy. Mais il n’y arrive pas. Et ça fait des années que ça dure, des dizaines d’années même. Cette fois-ci c’est parce que sa sœur vient de partir qu’il ne peut pas s’y mettre. Avant, c’est parce qu’elle était là. Encore avant c’est parce qu’elle n’était pas là. Et puis il était fatigué, et puis ça sent le renfermé, et puis il fait beau, et puis il fait moche et puis… Et puis il sèche quoi. La page blanche.

Béton, ce sont les états d’âme nombreux d’un auteur inapte à écrire, sa vision du monde, et surtout de sa sœur chérie et haïe. Parler, digresser pour éviter de s’y mettre vraiment à cet essai. Et c’est mordant. Comme Chevillard avec ces petites sentences autofictives sur sa condition d’écrivain, Bernhard dresse sans tendresse le portrait d’un auteur raté qui passe sa vie merdique à se chercher des excuses merdiques pour expliquer son incapacité merdique à écrire quoi que ce soit.

Évidemment, ce n’est pas la fête, mais c’est férocement drôle, tellement ce gars aigri et caricatural, qui n’aime personne sauf sa bonne, a un art consommé pour noyer le poisson (là il y a un jeu de mot merdique, histoire de rester dans le thème). En rupture totale, le final y apparaît au premier abord incongru (changement instantané de lieu, saut dans le temps, flash-back, alors que tout le début est quasiment statique, composé des ruminations du narrateur), mais se révèle signifiant et poignant. A lire d’urgence évidemment. Pour tous ceux qui ont mauvais esprit surtout.

Chronique livre : La guerre comme des anges

de Thalie de Molènes.


Ca mériterait pas un agrandissement ça ? clique.

Les guerres de religion, voilà un sujet touffu et complexe pour un roman historique tant ces temps troubles manquent de linéarité et de clarté historique. Thalie de Molènes se lance dans l’aventure avec un bel enthousiasme, et une plume élégante. Elle ancre son récit dans un pays qu’elle connaît bien, et qu’elle adore, le Périgord. Les titres des chapitres sont, et c’est une belle idée, des repères historiques qui jalonnent le roman, permettant d’éclairer les péripéties des ses héros dans un contexte plus général. Les citations du poète protestant Agrippa d’Aubigné, soigneusement choisies, illuminent de leur rigueur le récit.

On sent la dame érudite, et les recherches pour étayer son histoire sont impressionnantes. Mais c’est aussi un peu par cette érudition que le roman pêche un peu. Le début, et la fin, très romancées et relativement linéaires, sont entrecoupés par quelques chapitres très historiques et complexes, dans lesquels disparaissent un peu les héros, où apparaissent une multitude de personnages qui brouillent la lecture et la compréhension. Cette construction un peu bancale empêche au roman d’atteindre l’ampleur qu’il aurait mérité.

Malgré cela, La guerre comme des anges est un livre assez passionnant et intelligent, qui permet d’aborder cette période complexe de belle manière, et avec style. Et c’est de plus un très bel objet, comme les éditions Fanlac savent si bien les faire, mais si mal les distribuer. Heureusement disponible sur tous les bons sites du oueb.

Chronique livre : Un homme

de Philip Roth.


Pas mal le Puddleur non ? Pour mieux apprécier Constantin Meunier, clique.

Court roman de Roth, un homme ne fout pas spécialement la pêche. Il commence sobrement par l’enterrement de son héros. Puis flash-back, sa vie se déroule de manière plus ou moins chronologique, suivant ses amours, et surtout ses séjours à l’hôpital.

Roth a beau tenter de mettre une distance entre lui et son personnage, on ne peut s’empêcher de voir dans ce texte une sorte de testament. L’homme revient sur sa vie, ses erreurs (de bonne foi souvent, parfois inexcusables), et surtout sa peur de la mort. C’est ça le plus émouvant dans le bouquin : on sent son auteur terrorisé par la grande faucheuse. Ce livre semble un exorcisme de tout ce qu’il redoute, mort, solitude, perte de l’envie, perte de la vie sans perte de l’envie…

Malgré ce côté humain assez poignant, force est de constater que le livre sent un peu le pépé qui ressasse. Le personnage est relativement lisse, en a conscience et rumine sévère. Une impression de franche décrépitude sans espoir s’en dégage, mais sans rage, sans étincelle, sans rébellion. Bref, ça reste très sage et un peu plat. Dommage, il y avait un beau sujet à mettre en parallèle l’évolution corporelle de cet homme et sa vie affective.

Allez, M. Roth, vous n’êtes pas encore mort. Un peu de mordant que diable.

Chronique livre : Crime et châtiment

de Dostoïevski.


Pas la fête Otto Dix, hein ? Mais clique pour vérifier.

L’ami F. est déçu, il a dû se rendre à l’évidence : je ne suis pas dostoïevskienne. Les (més)aventures du jeune Raskolnikov, pour surpuissantes qu’elles sont ne m’ont pas passionnées.

Ça commençait plutôt bien pourtant, calmement : Raskolnikov trucide une vieille antipathique et sa soeur parce qu’il s’imagine d’une essence supérieure. A vrai dire ce début est plutôt divertissant, et on suit l’élaboration du crime dans le cerveau un chouia perturbé du type avec enthousiasme. Mais après le meurtre, oh lala, j’ai décroché autant que la raison de Raskolnikov. Il a du mal à assumer son crime et ses pensées partent à la dérive. Dialogues géniaux mais trop complexes pour ma petite caboche, je n’ai rien compris aux 8000 revirements de situation en une seule phrase, et à vrai dire cette galerie de personnages plus tordus les uns que les autres m’asphyxie. C’est simple, lire Dostoïevski, ça me donne envie de me faire ermite dans une clairière vert pomme bourrée d’orchidées et de papillons.

Je reconnais humblement l’immense génie du monsieur, l’incroyable vivacité de son esprit et de son écriture (toujours des dialogues formidables, comme dans l’Idiot), sa très bonne construction du roman malgré la parution en épisodes, sa manière perspicace de décortiquer l’âme humaine. Mais tout ça me laisse sur le bord du chemin et ne fait pas titiller ma corde sensible. Trop dense, trop long, trop complexe, trop touffu. Perdue à jamais pour Dosto ?