Chronique livre : La princesse de Clèves

de Mme de La Fayette.


Pour savoir de qui sont ces oeuvres, clique image.

« Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m’entraîne malgré moi. »

Lorsqu’à l’âge de seize années révolues, l’éducation nationale m’obligea la lecture de La princesse de Clèves, j’enrageais et baillais moult. Le cheveu gras-mouillé, l’odeur nauséabonde et le manque d’allant chronique de la dame mandatée pour ouvrir nos esprits aux beautés de la littérature française et de la Carte du Tendre ont probablement contribué à l’image terne et désuète imprimée en ma tête de ce petit ouvrage. J’étais loin de me douter en ces temps anciens que, quelques quatorze années plus tard, lire la Princesse de Clèves constituerait un acte de résistance, voire de désobéissance civique aux recommandations gouvernementales (en prenant le temps de lire, on oeuvre moins, c’est indubitable).

En relisant donc les (més)aventures de la très vertueuse Melle de Chartres, il apparaît de manière lumineuse les raisons de cette haine et malfaisance envers cet ouvrage. La langue de Mme de La Fayette, pour précieuse qu’elle soit, n’en est pas moins parfaite : elle manie des tournures de phrases complexes avec une délicate adresse. Ici, point de familiarité, de facilités de langage, de raccourcis expéditifs, mais des méandres verbaux à l’aune des sentiments troubles de la princesse. Mme de La Fayette fût sans doute aucun une exquisément fine lettrée, et historienne de talent. L’action se déroule sous le règne d’Henri II, et après quelques recherches superficielles, l’exactitude historique du contexte du roman ne fait aucun doute. Langage châtié, culture insolente, voilà effectivement de quoi faire grincer les maxillaires présidentielles.

Cependant, le plus horripilant pour un esprit peu délié, réside probablement dans l’immense rigueur morale de son héroïne. Mariée par raison, et dévouée à son époux, elle se refuse à l’homme qui l’aime et qu’elle aime. Même le décès de son mari ne pourra venir à bout de sa fidélité, elle se meurt de langueur par droiture. En nos temps où un remariage peut être célébré à peine quelques mois après un divorce, cette grande austérité janséniste et cette immense maîtrise de soi a de quoi agacer.

Pour ne pas masquer mes sentiments profonds, je dois révéler à mes lecteurs que pour admirable qu’il soit, le comportement emprunté de la princesse de Clèves, imprime en moi la sensation que cette belle personne est tout de même très quiche. Mais les jugements moraux n’ayant point de place dans l’analyse littéraire, on ne peut que conclure avec émotion à la beauté de cette oeuvre de Mme de La Fayette, la richesse de son style et la délicatesse des sentiments exposés. Précurseur du roman moderne, quel plus beau cadeau à faire à des collégiens, lycéens ou étudiants que l’étude de ce petit joyau précieux et raffiné ?

Chronique livre : La fenêtre panoramique

de Richard Yates.


Prenez des risques : cliquez sur l’image.

Pas forcément une bonne idée a priori de lire ce livre juste après avoir vu son adaptation cinématographique : le beau film de Sam Mendes « Les Noces rebelles« . C’était risqué. Mais le bouquin tient vraiment bien le choc. Pas de grande découverte dans l’histoire, l’adaptation est tout ce qu’il y a de plus fidèle, jusqu’à la reprise de la majorité des dialogues. Je ne referai donc pas la critique, au risque de me répéter.

Ce qui est étonnant dans le livre, c’est que malgré son antériorité de plusieurs dizaines d’années par rapport au film, il est plus ouvertement virulent que le film dans sa critique de l’embourgeoisement. C’est en grande partie dû au processus narratif qui consiste à suivre plus particulièrement Franck. Le personnage y apparaît encore plus veule, petit et méprisable que dans le film, tout le temps en train de composer ses attitudes, de les tester devant le miroir, il ne vit pas vraiment, mais joue à vivre tel que la société le veut. Le point de vue passe du côté d’April à une seule occasion, lors de son avortement. Son acte n’en apparaît que plus comme une fuite hors d’un monde qu’elle rejette, et dans lequel, les gens qui ont des aspirations différentes n’ont pas leur place.

Bref, un beau livre audacieux qui n’a rien perdu de sa justesse.

Chronique livre : Voyage avec Charley

de John Steinbeck.


Pour te faire un peu plus fusiller du regard, clique sur la photo.

Rien de tel qu’un charmant petit livre de voyage entre deux énormes pavasses. Voyage avec Charley constitue un parfait entracte, tout en état un bel objet très intelligent.

En 1960, Steinbeck et son vieux caniche Charley partent sur les routes des Etats-Unis dans une espèce de camping-car d’époque. Effectivement, dit comme ça, ça fait un peu pépé, et force est de constater que Voyage avec charley n’a rien d’un récit de voyage échevelé. C’est plutôt planplan, et au final pas très touristique. On ne retiendra pas grand chose des contrées traversées par Steinbeck. Mais par contre l’auteur est le témoin d’un pays en pleine mutation, un pays qui rentre dans « le monde moderne ». Partout où il passe Steinbeck est confronté à une déshumanisation dans tous les domaines : gastronomique, urbanistique. Il pointe avec humour mais aussi crainte l’uniformisation des goûts et des gens « Si cette population a les papilles gustatives atrophiées au point d’estimer qu’une nourriture dépourvue de saveur est non seulement acceptable mais désirable, que penser de la vie affective de la nation? « . Il est étonné de voir à quel point les gens n’expriment en générale aucune opinion, où, quand ils le font, c’est avec violence, haine et acharnement.

Le livre est émaillé de moments savoureux et tendres, notamment les rapports avec son chien sont mignons et parfois tordants. Beaucoup aimé le moment où il craint de faire pisser son chien contre un séquoia de peur que l’expérience mystique soit trop forte. Bref, un très joli livre, d’un homme qui aime les gens et les chiens, dépassé et effrayé par un pays en pleine mutation à grande vitesse.

Chronique livre : Notre-Dame de Paris

de Victor Hugo.


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Il n’est jamais trop tard pour combler ses lacunes culturelles. Notre-Dame de Paris fait partie des romans qu’on croit connaître par coeur alors même qu’on n’en a jamais effleuré la couverture. Monument donc, à peu près aussi écrasant que la belle dame qui lui donne son titre.

Autant dire que les débuts de la lecture sont laborieux. La père Hugo n’y va pas avec le dos de la bêche et veut faire de son roman un essai sur le massacre de l’architecture parisienne depuis la fin du XVème. C’est incroyablement érudit, majestueux et surtout très long. Pas facile de ne pas soupirer à la description de chaque tuile de chaque toit de chaque immeuble de chaque rue de chaque quartier de Paris, ainsi que le devenir au XIXème de chaque tuile de chaque toit de chaque immeuble de chaque rue de chaque quartier de Paris. On tique un peu aux petits piques misogynes du sieur (Prenez patience mesdames, je sais bien que l’architecture vous dépasse, et que vous soupirez après la romance…), mais on serre les dents : on voulait du classique, on en lira jusqu’à la dernière ligne.

Cependant, après quelques centaines de pages un peu difficiles, Hugo laisse tomber son pamphlet pour dérouler son intrigue au petit poil. Il s’auto-laisse prendre à sa trame délirante, et oublie bien vite ses rancoeurs architecturales. Et vas-y que ça court dans tous les sens, que ça crie, que ça s’aime, que ça se tue. C’est un festival. Plus belle la vie, à côté, c’est du Moravia. C’est peu dire qu’Hugo à le génie de l’intrigue. Et d’ailleurs je vais essayer de vous raconter ça en quelques lignes, mais en mettant ça dans l’ordre chronologique, du coup, ça va vous casser un peu le suspense.

Chantefleurie est prostituée à Reims . Elle donne naissance à une magnifique gamine qu’elle adore, mais qui lui est dérobée par des gitans, et remplacée par un petit gamin hideux. Folle de douleur, elle bazarde le môme borgne, bossu et boîteux, et part se faire recluse à Paris, sous le nom de Gudule. Quinze ans plus tard, la gamine volée est une magnifique danseuse des rues à Paris et se fait appeler Esmeralda, elle est gentille mais très quiche. Le monstrueux gamin a été recueilli par Frollo, l’archidiacre de Notre-Dame, et sonne les cloches de la cathédrale jusqu’à s’en faire littéralement péter les tympans. Il se nomme Quasimodo, et comme Garou a interprété ce personnage, on n’a déjà pas un a priori positif (on espère pour lui d’ailleurs qu’il avait également quelques problèmes d’audition). Évidemment comme la Esmeralda elle est très belle, tout le monde est amoureux d’elle, surtout l’archidiacre, qui en sa chasteté souffre les mille morts, et le sonneur, qui est quand même un chouia maladroit avec les filles. Malheureusement la gitane aime un chevalier, Phoebus, beau et con à la fois, qui ne lui rend pas forcément très bien. Frollo désespéré essaie de tuer l’apollon, mais c’est Esmeralda qu’on accuse et qu’on jette dans un cul de basse fosse. L’archidiacre tente de la faire évader, elle refuse, et c’est Quasimodo qui raflera la mise, en l’enlevant et en faisant de Notre-Dame sa terre d’asile. Hélas, le refuge ne pouvait durer, la belle est enlevée par l’archidiacre, mais se refuse toujours à lui. Dépité, il la confie à la bonne garde de Gudule, qui déteste les gitans depuis qu’ils lui ont volé sa fille. Mais l’amour succède à la haine chez Gudule, qui reconnaît en Esmeralda la fille qu’on lui avait arraché quinze en plus tôt. Elle cache son enfant des yeux des soldats. Hélas, Esméralda entend la voix de son Phoebus et se jette hors de sa cachette (je vous avez dit qu’elle était quiche). Elle est prise et pendu. Frollo est soulagé, Quasimodo désespéré, Gudule écrabouillée, et Phoebus se marie.

Alors ça louche ça ? Et encore, je vous ai gravement résumé, il y a près de 700 pages, et quelques autres personnages clés, dont une petite chèvre toute mignonne, un poète maudit, et une fiancée jalouse. Bref, Hugo a beau vaguement méprisé le genre romanesque par rapport à la réflexion pure, Notre-Dame de Paris convainc beaucoup plus par son intrigue et son style échevelés et ses rebondissements énormes, que par son prétexte historique. Un bien beau moment, qui à quelques longues longueurs près, se dévore d’un traite en s’arrachant les cheveux, et en les broyant entre ses dents. Encore, encore !

Chronique livre : Belle de jour

de Joseph Kessel.


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C’est toujours un grand plaisir que de lire du Kessel. La diversité des sujets traités dans ces romans ne cessent de m’étonner. Comment l’auteur du si viril « Les Cavaliers » peut-il écrire la miniature si fine que ce Belle de jour ? Le sujet conserve toute sa modernité, l’absence de plaisir charnel dans un mariage pourtant heureux, la recherche obsessionnel de ce plaisir par des voies troubles et destructrices, bref, cette espèce de dichotomie entre le cœur et le corps. Malgré le soufre de son sujet, il est vrai que contrairement aux Cavaliers, l’écriture de Belle de jour a bien un peu vieilli, et que le roman à un côté un peu désuet, notamment dans la description des réactions et des modes de pensées de ses personnages. L’écriture, très belle, reste bien empruntée et chaste, malgré les brûlants tourments qu’elle décrit. Mais ce qui est fascinant, c’est le côté très cinématographique du roman. On comprend aisément ce qui a poussé Bunuel à l’adapter. Le roman, malgré des descriptions finalement assez peu nombreuses est très visuel, et chaque scène se découpe avec netteté et dynamisme, comme des évidences. Bref, un joli moment, qui émeut par son ancrage dans son époque, et qui titille par les élans et tourments de l’âme et du corps.


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