Chronique livre : Trois quartiers

de Valérie Mréjen.


Clique pour voir comme j’ai vachement d’inspiration.

Très jolie surprise que ce court volume, regroupant trois nouvelles de Valérie Mréjen, vidéaste, photographe, plasticienne et écrivain (c’est pénible quand même ces gens qui savent tout faire non ?). La première nouvelle consacrée à son grand-père, et par extension à toute sa famille, la deuxième à son amour pour un gars qui ne le vaut pas – l’Agrume -, et la dernière une variation autour des humeurs de son père, constituent un ensemble cohérent et un joli portrait en creux de son auteur.

Basées sur un processus simplissime, succession de petites phrases descriptives, entendues ou vécues, Trois quartiers pourrait vite tourner à vide autour de cet exercice de style. Ce n’est pas le cas, et ce catalogue de petites sentences souvent très basiques dans leur écriture, voire parfois même assez maladroites, finit par convaincre, puis fasciner, puis bouleverser, tant ces petites choses quotidiennes par leur caractère dérisoire, personnel et universel, font résonner quelque chose de très vrai et de très profond.

La nouvelle centrale, L’Agrume, est vraiment une belle réussite. Valérie est amoureuse de l’Agrume, petit gars maniaque et étrange, qui la trompe sans vergogne, et l’utilise façon kleenex. Par ses petites phrases et micro-saynètes, Mréjen parvient à cerner l’absurdité évidente de cet amour, cet aveuglement volontaire, qui la pousse à accepter n’importe quoi pour quelques moments de douceur. Alors évidemment, ça fait vibrer la corde sensible.

Putain, qu’est ce que c’est con l’Aaaaaamour quand même.

Chronique livre : Watt

de Samuel Beckett.

IMG_1612_800
Clique pour devenir quelqu’un d’éclairé.

Il y a toujours un grand plaisir à se plonger dans les romans de Beckett, pour la simple et bonne raison que ça donne l’air intelligent : imaginez, vous êtes dans le train, votre voisin lit l’Equipe, la nana en face dévore Public, et la mamie d’à côté ouvre avec délectation et larme à l’oeil préventive un Marc Levy, et vous, l’air de rien, vous sortez un Beckett du sac à main, avec une feuille couverte de notes en marque-page. Petit bonheur. Bon c’est sûr que quand on attaque certains passages un peu ardus, et quand le voisin ramasse le marque-page tombé par terre, qui n’est en fait qu’une liste de courses, on fait un chouia moins les mariolles, mais bast. Après tout, l’essentiel, c’est de lire Beckett , dont l’intérêt dépasse largement le fugace « je me la pète grave bande d’ignares ».

Watt est donc l’histoire de Watt, petit bonhomme à la caractérisation incertaine, qui, par une manoeuvre assez inexplicable, se retrouve au service d’un Monsieur Knott, patron à l’incertaine caractérisation (Oh, Chevillard, je sais maintenant d’où vient ton Palafox). Le roman est une pure fantaisie absurde, loufoque, parfois hilarante, parfois interloquante, sur la limite des possibles. Le monde de Watt, est peuplé d’hypothèses, dont il tente d’aborder toutes les facettes, pour s’arrêter sur celle qui le satisfait le plus intellectuellement, mais qui n’est en aucun cas pleinement convaincante. Il n’explique jamais rien de ce qui se passe, mais construit un monde fluctuant dans lequel les certitudes n’ont pas lieu d’être. L’aisance de Beckett avec l’écriture nous plonge dans de vertigineux morceaux de bravoure et d’endurance littéraire, combinaisons multiples de mots, perte des repères, descente hypnotique dans la spirale de l’absurde, pour mieux faire éclater l’incapacité de la langue à définir une réalité. Alors parfois, oui, Watt en fait un peu trop, et vire de temps en temps au pur exercice de style, laissant le lecteur un peu loin du rivage. Mais il ne faut surtout pas s’arrêter à ça, et accepter de lâcher prise pour rentrer dans cet univers drolatiquement profond et profondément drolatique.

Alors, qu’est ce qu’on fait maintenant ? mmm ?

 

Chronique livre : La porte des Enfers

de Laurent Gaudé.


Tenté par le voyage ? Clique sur la spirale pour te faire aspirer.

Un gars qui aime autant l’Italie ne peut pas être mauvais. La porte de Enfers de Laurent Gaudé est une très bonne surprise après un recueil de nouvelles qui ne m’avait qu’à moitié convaincue. Dans les rues de Naples, un père tire son fils par la main pour ne pas arriver en retard à l’école. L’enfant implore à son père une pause. Son père refuse. Une fusillade éclate soudain, et tue l’enfant. Cette mort brutale fait basculer la vie de la famille. Giuliana, la mère maudit la terre entière, et demande vengeance à son mari, lui doit vivre avec la culpabilité d’avoir été brutal avec son fils juste avant sa mort.

C’est peu dire que La porte des Enfers est efficace. Ca se lit dans un souffle tellement la construction est intelligente. C’est rapide, saucissonné en chapitres et sous-chapitres qui font qu’il est bien difficile de poser le livre. L’écriture de Gaudé est toujours belle, simple, composée de phrases courtes qui ne manquent pourtant pas de souffle. On sent le roman incroyablement sincère, rempli de blessures réelles romancées. Gaudé réussit surtout le personnage du père, écorché, capable de tout pour son enfant. Le personnage de la mère, dont la douleur se manifeste de manière très lyrique est également intéressant. C’est bien là l’Italie et ses croyances, ces mauvais sorts et ses malédictions païennes. On peut regretter que le passage central du bouquin, la descente aux Enfers, soit assez maladroit. On sent le gars assez peu à l’aise avec les scènes d’action fantastiques de ce type-là, et c’est vraiment dommage car l’univers qu’il tente de créer est intéressant, bourré de références littéraires et picturales. Mais le truc n’y est pas, c’est trébuchant au niveau de l’écriture.

Reste que le livre est beau est émouvant. Et j’aime assez cette idée de porosité entre le monde des morts et des vivants, cette idée qu’on garde un peu des morts en nous, mais que surtout, les morts emportent avec eux un peu de nous, aspirant de notre vie vers les tourbillons des Enfers. A chaque mort connu, on meurt un peu aussi. Oui, ça, ça me parle.

Chronique livre : Les bébés de la consigne automatique

de Murakami Ryu.


bebe

Accroche-toi, et clique.

Chez Murakami Ryu, c’est sûr, on n’est pas à la fête à ma citrouille. Écrite en 1980, cette histoire de deux orphelins, retrouvés nouveau-nés dans des consignes automatiques, n’incite pas à la joie de vivre. Pas de mauvais bougres à la base ces gosses, mais hantés par leur passé, soumis à des expérimentations psychiatriques douteuses, ils virent, comment dire assez mal : prostitution, drogue, matricide, prison, et extermination totale. Murakami Ryu créé un univers crade, dézingué, malsain, vraiment moderne. Le bouquin a quasiment 30 ans, et impressionne par l’atmosphère d’actualité qu’il dégage. On y parle de tous les sujets sans tabou, avec frontalité. On retrouve dans ce livre la vision d’un monde tentaculaire, vivant, ou chaque individu est une partie de l’univers. Cette description ressemble tout à fait aux premières pages du Passage de la nuit de Murakami Haruki. Mais là où ça coince un peu, c’est dans le style : honnêtement, ce n’est pas très bien écrit, et tout ça reste bien fade, en comparaison de la violence de l’univers. C’est vraiment dommage, parce que du coup le livre tombe dans la catégorie des bouquins agréables et vite lus, mais qui s’oublient vite. Bien construit, intrigant, audacieux, Les bébés de la consigne automatique n’est pourtant pas une grande oeuvre littéraire. Un peu loupé.

Chronique livre : Les vertes collines d’Afrique

d’Ernest Hemingway.


Clique la vache.

Ahhhh ça fait mal de devoir dézinguer un mythe, mais voilà, Les vertes collines d’Afrique est un bouquin tout à fait détestable. Pas par son écriture : magnifique de concision, de précision. Les dialogues notamment sont incroyables, pleins de fougue, de mouvement, de vie. Mais Hemingway, comme il le dit dans sa préface « a essayé d’écrire un roman absolument sincère ». Et là, c’est le drame. Je vais probablement etre traitée de moralisatrice, mais le personnage autobiographique qu’il révèle étant absolument détestable dans sa superficialité travaillée, son cynisme, sa volonté absolue à ne prendre aucun recul sur ses actes, et même à les justifier en toute (fausse)-bonne conscience, lorsqu’il sent qu’il va trop loin : « Je ne faisais rien qui ne m’eût été fait à moi. » Hemingway chasse le gibier africain, il adore la chasse, sans culpabilité, jusqu’à l’obsession, et n’a de cesse d’exterminer antilopes après rhinocéros, lions, buffles, koudous, autant, voire plus que ce que ne lui autorise son permis de chasse. Le roman n’est que ça, une succession de traques, heureuses ou non. On chasse pour la viande, certes, mais surtout pour les cornes qui doivent être les plus imposantes possibles.

Hemingway reste incroyablement superficiel dans sa description de l’environnement. Il porte un regard entièrement subjectivisé par son amour de la chasse, et laisse de côté toutes considérations environnementalistes (à part une très brève éclaircie à la toute fin du roman « Un continent vieillit vite quand nous y arrivons.« ) On est très loin du magnifique Lion de Kessel de ce point de vue là. Ce n’était certes certainement pas le but : plus qu’il se doit d’être sincère, il ne narre que ce qu’il a sincèrement vécu, c’est à dire sa sincère passion cynégétique. Finalement, dans Les vertes collines d’Afrique Hemingway se définit lui-meme plus chasseur qu’écrivain, l’écriture ne lui permettant que de gagner sa vie pour se payer ses escapades giboyeuses. Et c’est à croire qu’il n’a pas tort quand il dit que « tous les chasseurs sont les mêmes« . Sait-on jamais, il y a sans doute des Nobels qui s’ignorent dans les hommes aux casquettes kakis qui transforment les balades dominicales en forêt en jeu de roulette russe.