Chronique livre : La Persistance du froid

de Denis Decourchelle.

Un jour, vous recevez un livre dans votre boîte aux lettres. Un livre inconnu envoyé par quelqu’un que vous ne connaissez pas non plus. Et ce livre-là, qu’on a laissé reposer un peu sur la table de nuit, est ouvert un jour. On sait alors qu’on vient de faire une rencontre, que le livre inconnu et l’inconnu du livre ont touché du doigt quelque chose de profond contre lequel on n’a jamais cessé de lutter.

Après quelques pages d’introduction qui donnent un aperçu de son style magnifique, Denis Decourchelle dresse une liste d’une trentaine de personnages, dont les noms sont accompagnés de quelques repères biographiques. Dans les 120 pages qui suivent, nous croiserons tous ces personnages, qui se croiseront aussi, ou pas.

Tout est ligne et trajectoire dans La Persistance du froid, et les itinéraires de ces personnages sont l’occasion pour l’auteur de déployer son style, sa phrase. Car la phrase est longue, presque toujours, sinueuse, aux multiples bifurcations. On s’y perd parfois, on découvre toujours, on retombe sur ses pieds souvent, ou parfois il faut reprendre, reprendre cette vague, ce flux incessant, presque circulaire, qui donne et qui reprend. Et puis de temps en temps après s’être déployée, la phrase éclate, et nous crucifie. On sent que tout ce cheminement n’est pas vain, qu’il a été mis au point scrupuleusement pour nous amener juste au bord, au bord de l’émotion, de la compréhension, du vide.

Il y a quelque chose d’assez américain dans cette façon, très large, très englobante de retranscrire le monde, de le voir comme un tout, dans lequel tout est lié à tout, où les êtres, même sans se connaître, sont reliés par leur condition même d’humains, et leurs luttes quotidiennes. Et surtout il y a ce regard magnifiquement humaniste que Denis Decourchelle porte sur ses personnages, des personnages qui naviguent toujours dans les marges, ‘on the verge of’, qui marchent sur la frontière qui sépare les choses, et qui essaient de ne pas sombrer, de ne pas tomber, qui essaient d’échapper au froid. Ils y arrivent parfois, et parfois non.

Et on pense beaucoup à Richard Yates pour cette façon de ne pas juger, et d’amener le lecteur, par la force de la phrase, à comprendre, à ressentir et à aimer. Le style de Denis Decourchelle est bien sûr beaucoup moins dépouillé, son chemin est plus complexe, demande un certain engagement de la part du lecteur, du lâcher-prise aussi, de la disponibilité. Mais la récompense est à la hauteur de l’engagement.

La persistance du froid, oh titre sublime, m’a absolument ravagée, a appuyé juste là où ça fait mal, et c’est très beau, et ça fait du bien.

Ed. Quidam Editeur

Chronique livre : Le pourceau, le diable et la putain

de Marc Villemain.

Ce cloporte m’escagasse.

Quand on ouvre un livre de chez Quidam, on ne sait décidément pas sur quoi on va tomber. Après l’enquête sous psychotropes de La femme d’un homme qui, le dénuement impressionniste de Tout passe, voilà Le pourceau, le diable et la putain (titre en hommage Le monde, la chair et le diable ?), rétrospective intérieure d’un homme qui va mourir, et ne s’en porte pas trop mal.

Notre beckettien héros immobile a été prof de fac, et coureur de jupons, amoureux enfantin d’une petite gitane espagnole, et père d’un fils qu’il ne désigne que par le tendre surnom de pourceau. Un être tout à fait recommandable donc, qui bien entendu déteste tout le monde, à commencer par lui-même. Marc Villemain s’engouffre ainsi dans la veine des grands misanthropes. On pense à Calaferte, bien sûr, mais aussi à la Morue de Brixton de Timour Sergueï Bogousslavski.

Malgré la noirceur du personnage, on rit vraiment beaucoup, et c’est essentiellement grâce à une écriture ultra-maîtrisée que Marc Villemain emporte le bout de gras. Utilisant des phrases un peu prout-prout à rallonge au plaisir, notre héros a beau ne pas s’aimer lui-même, il aime beaucoup s’écouter penser, et n’oublions pas qu’il est universitaire. Et puis progressivement, le discours s’émaille de quelques mots au registre beaucoup moins soutenu (à commencer par ce magnifique “et patin-couffin” exhumé d’on ne sait où), jusqu’à exploser progressivement dans un final assez hilarant. Plus la mort approche, plus le vieillard malgré lui se ranime et se rebiffe. Une belle découverte, drôle, cruelle, et une écriture à suivre, c’est sûr.

Ed. Quidam Editeur

Chronique livre : Tout passe

de Gabriel Josipovici.

Dans une pièce vide au plancher nu, un homme regarde par une fenêtre au carreau cassé. Et c’est tout. Voilà l’histoire de Tout passe, minuscule roman (par le nombre de ses pages), mais grand roman (par la beauté de son texte). Tout passe est un petit objet minimaliste, pointilliste, impressionniste dans le sens où il “impressionne” l’esprit du lecteur, il le marque d’images, de musique et de mots.

Tout passe. Le bien et le mal. La joie et la peine. Tout passe.

Tout passe oui mais parfois pourtant l’esprit s’accroche à des souvenirs, parfois seulement des bribes, des éclats. Et ce sont ces bribes que cet homme à la fenêtre se remémore. Et à partir de ces quelques fragments, le lecteur peut reconstituer une vie entière, combler les vides.

Avec une incroyable économie de mots, Gabriel Josipovici amène le lecteur à embrasser la vie et l’oeuvre de cet homme à sa fenêtre. Manque d’écoute, amour d’enfance refoulé, intransigeance, passion pour la littérature, le portrait dressé par l’auteur n’est pas tendre, voire même violent, derrière la beauté miniature du style, et la douceur générale qui se dégage de ce livre dépouillé.

Et puis en creux, le portrait d’un écrivain, condamné à regarder la vie des autres depuis sa tour d’ivoire, et de regarder sa propre vie faute d’avoir réussi à la vivre. Beau, tragique et bouleversant.

Ed. Quidam Editeur
Trad. Claro

Chronique livre : La femme d’un homme qui

de Nick Barlay.

Depuis toujours, face à la vie, tu as choisi l’angoisse. Et face à l’angoisse, dans les limites du possible, tu as choisi le sommeil. Aucune raison que ça change.

Enigmatique titre pour cet énigmatique livre. Joy vient de perdre son mari Vincent. Ils n’étaient mariés que depuis six mois. Durant un voyage d’affaires en Allemagne, à l’hôtel, Vincent a été retrouvé mort dans une posture très délicate. Sa femme se rend en Allemagne pour accomplir les formalités administratives. Elle y rencontre un collègue de son mari, Stefan, qui lui raconte des choses étranges à propos de Vincent. Joy décide de partir sur ses traces et découvrir qui il était réellement. Le problème, c’est que Joy, boulimique, anorexique, bourrée de lithium, de psychotropes et d’alcool n’a pas vraiment les idées claires.

Et c’est dans sa tête que Nick Barlay nous invite. Il utilise le “Tu” pour mieux s’adresser au lecteur, complètement envahi par Joy, ses pensées, ses dérapages psychiques. Comment croire alors ce qui nous est donné à lire ? Comment lui faire confiance, et par conséquent comment se faire confiance ? Le monde s’effrite progressivement à mesure que la lecture avance, et chaque étape franchie fait vaciller les certitudes. Il y a quelque chose du nouveau roman dans La femme d’un homme qui. Ce “tu” si judicieusement employé bien sûr, mais surtout, on pense souvent à l’éclatement de L’emploi du temps ou des Gommes. Et si le labyrinthe n’est pas ici temporel (le roman est chronologiquement linéaire, du moins en apparence), il est par contre géographique et surtout mental. Joy cherche à résoudre l’énigme que constitue la mort, et surtout la vie de son mari, mais la chose est ardue tant son esprit est embrouillé, mêlé de souvenirs, vrais ou faux, de constructions mentales, de phobies, d’hallucinations. Chaque tournant de phrase nous embarque dans un cul de sac horrifique, de visions déglinguées, d’accidents, de spéculations hasardeuses. On avance, toujours, physiquement, mais les bases cérébrales s’effritent, jusqu’à cette dissociation progressive entre le “tu” et le “elle”.

La femme d’un homme qui, comme son titre inachevé, est l’histoire d’une femme inachevée, incapable de réussir quelque chose. Incapable de s’occuper d’elle-même, de prendre une décision quelle qu’elle soit. Et c’est dans cet être inachevé que l’écriture de Nick Barlay nous réincarne. Une écriture faussement brouillonne, parfaitement maîtrisée (et parfaitement traduite par Françoise Marel), tranchante, heurtée, serpentant dans les limbes de l’esprit perdu de Joy. Bouleversante aussi, à nous entraîner ainsi dans l’esprit d’une inapte de la vie, bouffée d’angoisse, et de vide.

Roman noir, mais surtout roman sombre, La femme d’un homme qui est en tous cas un grand roman. Un grand roman qui, lui, sait où il va.

Ed. Quidam Editeur
Traduit par Françoise Marel