Chronique livre : Belle de jour

de Joseph Kessel.


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C’est toujours un grand plaisir que de lire du Kessel. La diversité des sujets traités dans ces romans ne cessent de m’étonner. Comment l’auteur du si viril « Les Cavaliers » peut-il écrire la miniature si fine que ce Belle de jour ? Le sujet conserve toute sa modernité, l’absence de plaisir charnel dans un mariage pourtant heureux, la recherche obsessionnel de ce plaisir par des voies troubles et destructrices, bref, cette espèce de dichotomie entre le cœur et le corps. Malgré le soufre de son sujet, il est vrai que contrairement aux Cavaliers, l’écriture de Belle de jour a bien un peu vieilli, et que le roman à un côté un peu désuet, notamment dans la description des réactions et des modes de pensées de ses personnages. L’écriture, très belle, reste bien empruntée et chaste, malgré les brûlants tourments qu’elle décrit. Mais ce qui est fascinant, c’est le côté très cinématographique du roman. On comprend aisément ce qui a poussé Bunuel à l’adapter. Le roman, malgré des descriptions finalement assez peu nombreuses est très visuel, et chaque scène se découpe avec netteté et dynamisme, comme des évidences. Bref, un joli moment, qui émeut par son ancrage dans son époque, et qui titille par les élans et tourments de l’âme et du corps.


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Chronique livre : Tours et détours de la vilaine fille

de Mario Vargas Llosa.


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Ricardo, petit péruvien de la classe moyenne craque pour une petite chilienne délurée. Le temps passe, il émigre à Paris, et devient interprète. Il rencontre alors une camarade en route pour Cuba, c’est sa petite chilienne. Il retombe amoureux, mais elle s’échappe à nouveau. Des année plus tard, elle réapparaît dans sa vie en épouse d’un haut-fonctionnaire…

Une bien jolie histoire d’amour, romantique en diable que celle-ci, l’histoire de l’amour éternel d’un homme pour une femme qu’il sait ne pas pouvoir retenir. C’est bien écrit, joliment tourné. Le roman balaie calmement un demi-siècle d’histoire et diffuse une douceur légèrement surannée. Mais le livre est comme son héros, Ricardo, dont la vilaine fille ne cesse de critiquer le manque d’ambition : trop planplan pour être vraiment exaltant, il se lit avec plaisir, mais sans passion non plus. On attend forcément un peu plus de fougue et de noirceur de la part de l’auteur de la Ville et les Chiens, surtout sur un sujet aussi diablement romantique, mais Tours et détours de la vilaine fille se situe clairement plus dans la veine de Tante Julia et le scribouillard.

Un peu un bouquin de pépé quoi, dommage.

Chronique film : Louise-Michel

de Benoît Delépine et Gustave Kervern.


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Louise-Michel fait partie de ces films qu’il est de mauvais ton de ne pas aimer. C’est ballot. Si je n’avais pas beaucoup de tendresse pour Yolande Moreau, Louise-Michel subirait un sort à peu près identique à Juno ou Home, en moins pire quand même, mais pas loin. Il fait partie de ces films « comédies décalées et grinçantes sur fond de crise social ». Malheureusement ce genre commence à être usé jusqu’à la corde et Louise-Michel ne renouvelle pas grand chose. Pas très drôle, pas très méchant, on a vraiment du mal à adhérer à cette histoire qui commence pourtant pas mal, avec l’entubage de dizaines d’ouvrières du textile par leur salaud de patron.

Le film aurait été bien meilleur en exploitant sa veine de poésie absurde (Moreau et Lanners tout crados qui dansent n’importe commun dans une somptueuse villa), ou dans un registre de « violence sociale froide » (long plan fixe, caméra en plongée, lointaine, sur les ouvrières qui se dispersent lentement dans une usine vide), que dans ses nombreux et gros gags qui tâchent (affligeante scène d’introduction notamment). Il ne suffit pas de rire des mourants pour être trash, la scène de multi-cassage de gueule d’une instit unijambiste dans Rumba est largement plus subversive et grinçante, ainsi que quasi n’importe lequel faux-reportage de Groland.

On ne peut pourtant que saluer l’intention de sécheresse de la mise en scène, toute en plans fixes, mais ça reste bien maladroit. Les compères se regardent un peu filmer, tout en se tapant sur le ventre en se félicitant d’être si drôles. Ca ne fonctionne pas, le scénario est par ailleurs trop brouillon, perd son chemin (la vengeance de petites gens contre le patronnat), reste dans la surenchère, et la plupart des idées apparaissent superflues. Bref, Louise-Michel n’est pas une grande réussite malgré la tendresse qu’on peut avoir pour les auteurs et les acteurs, et la jolie interprétation monolithique de Yolande Moreau ne suffit pas à maintenir en éveil.

On peut également s’étonner, dans ce film à tendance anar, de ce retour à la normale (et à la morale?) finale : les deux compères ayant dû changer de sexe pour pouvoir s’insérer dans le monde du travail, retrouvent leurs sexes respectifs et donnent naissance à un marmot. Tout est bien rentré dans l’ordre, et finalement, rien n’a vraiment pété. Snif.

Chronique livre : la Haine de l’Occident

de Jean Ziegler.


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On ne peut pas dire que La Haine de l’Occident soit le cadeau de Noël le plus gai que j’ai eu (en même temps c’était le seul cadeau sous le sapin cette année, ça relativise). Ziegler tente dans cet essai de rechercher les racines de la haine des pays « du Sud » pour l’Occident. Le livre n’est pas là pour déterminer qui sont les bons ou les méchants, mais bien d’essayer de débusquer l’origine, les origines des rancœurs et donc des points de blocages actuels dans bon nombre de discussions internationales. Le livre peut donc paraître très partial, mais c’est son principe même.

Et il faut avouer que Ziegler réussit parfaitement à mettre le doigt là où ça fait très mal : de l’esclavage à la colonisation, du cynisme éternel de l’Occident dans l’application des Droits de l’Homme, à sa mainmise sur les richesses des pays du Sud, la liste est longue, hérisse, choque, bouleverse, écoeure. On ressort de là complètement chamboulé, en regardant notre petit confort occidental d’un oeil suspicieux. Le point culminant du livre est sans nul doute le chapitre sur le Nigeria, un des pays potentiellement les plus riches d’Afrique grâce à ses ressources pétrolières importantes, mais dont la population crève de faim et de trouille. Les richesses phagocytées par les grandes compagnies pétrolières occidentales et la junte militaire, la destruction écologique du delta du Niger, l’insécurité affolante, le portrait est très noir, et il faut avouer qu’il laisse peu de piste d’améliorations. Le chapitre suivant, sur la Bolivie et l’élection, pour la première fois, d’un président d’origine indienne, ouvre une petite porte d’espérance, sans pour autant permettre le retour à un optimisme béat.

On pourra judicieusement compléter la lecture de La Haine de l’Occident par « L’esclavage, un sujet qui fâche« , dossier du magazine Historia de Janvier 2009, actuellement en kiosque. Pour ne pas oublier.

Chronique film : Two lovers

de James Gray.


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Leonard est un garçon pas très bien dans sa tête. Blessé, fragile, il mène une vie terne chez ses parents, gentils mais pots de colle. Dès qu’il aperçoit sa nouvelle et blonde voisine, il tombe immédiatement amoureux d’elle. Mais ses parents lui présentent une jeune et brune potentielle, bien sous tous rapports, stable, qui satisferait parfaitement aux intérêts de la famille.

Longtemps attendu, j’avoue ne pas être complètement séduite par Two lovers, sans savoir vraiment expliquer pourquoi : c’est un film parfait. Le scénario est millimétré et les personnages finement dessinés : Leonard, instable, fragile, maladroit sans pourtant être un total lourdaud s’évade par la photographie, condamné à regarder ce qu’il aime au travers d’un objectif, d’un téléphone ou d’une vitre, à distance, Sandra, l’amoureuse discrète, raisonnable, gentiment rasoir et Michelle, l’insaisissable instable et sublimée. L’attention portée aux décors est impressionnante : la chambre de Leonard, chambre de garçon, remplie de bordel et de poussière, l’ensemble de cadres sur les murs…

Mais bon il faut avouer que cette histoire de triangle amoureux est une fausse bonne idée. On ne doute pas une seconde de l’issue du film, et on se désintéresse donc assez vite de l’histoire. Alors on se concentre sur la reste, et il faut avouer que ça vaut le coup. La photographie est une pure merveille, souvent sobre et élégante, avec parfois des cadrages très doux et audacieux (un très joli plan très serré sur une main qui caresse une joue, les clichés noir et blanc de Leonard sur le beau visage de Sandra). Gray sait s’adapter aux scènes, avec une caméra assez mobile et souvent fluide, son savoir-faire est impeccable. Très impressionnant aussi le travail sur le son, on est plongé en immersion dans ces appartements, avec leurs bruits de fond propres.

Bref, rien à reprocher à ce film où tout est impeccable, mais il me manque le petit truc qui aurait pu me déchirer les tripes et me faire crier à l’injustice éternelle des amours impossibles.