Chronique livre : Un cri étranglé

d’Anne Perry.


Réchauffe-toi en cliquant.

Grosse déception pour ce polar historique tout ce qu’il y a de plus platounet. On m’avait dit grand bien des romans d’Anne Perry, espèces de romans policiers historiques british et passionnants. Il n’en est rien. Un cri étranglé est un whodunnit tout ce qu’il y a de plus classique se situant dans les bas quartiers londoniens. Anne Perry n’est hélas ni Dickens ni Agatha Christie : elle n’a ni le génie de l’écriture, ni le génie de l’intrigue. Certes le roman se lit bien, et on attend avec impatience de connaître le dénouement, mais les indices distillés dans le texte sont tellement énormes, le final tellement tiré par les cheveux et l’écriture tellement plate qu’ Un cri étranglé n’apporte au final que d’avoir passé quelques heures. Ce n’est pas suffisant.

Chronique livre : Demande à la poussière

de John Fante.


Pour éternuer encore plus, clique.

Arturo Bandini a quitté sa cambrousse natale et s’est installé dans un petit hôtel de Los Angeles pour devenir écrivain. Orgueilleux, vantard, méprisant, c’est plutôt un sale personnage. Mais quand il tombe amoureux d’une serveuse indienne, Camilla, encore plus cinglée que lui, la carapace de l’imbuvable petit avorton se fendille un peu, et révèle un gars pas assez sûr de lui, maladroit, terrifié par les filles, et par le monde extérieur en général.

Si le roman commence un peu mollement, le personnage (quasi-autobiographique) et le propos de Bandini étant par trop déplaisants, l’histoire décolle vraiment quand il s’entiche de Camilla. Entre joutes verbales, cerveau tourneboulé, impuissance, Bandini/Fante se révèle : pitoyable et odieux, mais attendrissant par sa maladresse.

La modernité du sujet et de la langue sont vraiment bluffantes, Demande à la poussière a été écrit en 1939, on lui donnerait facilement 20 ans de moins. Pas étonnant que Fante ait influencé Bukowski : même liberté de ton, même type de héros navrant et paumé. Ca sent la sueur et la poussière urbaine, la dèche et le désespoir. Le passage du tremblement de terre est vraiment formidable, Bandini survivant est soudain pris d’une crise (très passagère) de mysticisme tout en racontant effrontement à qui veut bien l’entendre qu’il a sauvé des vies… Dérisoire, et humain, un bien beau bouquin.

Chronique film : Hunger

de Steve McQueen.


Là je vous conseille pas de cliquer sur l’image. Mais c’est comme pour vous.

Bon comme film sympa du dimanche après-midi, Hunger n’était sans doute pas le choix le plus judicieux. En racontant le « Blanket and no-wash protest », cette grève de l’hygiène dans les prisons d’Irlande du Nord, Steve McQueen choisit des partis pris de mise en scène très radicaux, qui ont clairement pour but de tordre les tripes au spectateur.

La première partie racontant l’intégration d’un nouveau prisonnier est quasi muette, sans explication, on est plongé dans un univers difficilement soutenable d’un point de vue psychologique et visuel. Il faut le dire, c’est assez choquant, et nos habitudes hygiéniques font que l’estomac se soulève toutes les deux minutes en voyant les vers qui grouillent, les matières marronnasses étalées sur la murs, et la pisse répandue dans les couloirs. La deuxième partie assène un dialogue de plus de 20 minutes entre un prisonnier, le meneur de la révolte, et un prêtre, dont 15 bonnes minutes de plan fixe, en contre-jour. On est étourdi par ce soudain flot verbal après cette experience en apnée. Souvent difficile à suivre, on est à nouveau bousculé, mais cette fois-ci par une joute verbale. Le prisonnier annonce son intention d’entamer une grève de la faim, le curé tente de l’en dissuader. Les deux points de vue s’affrontent, se chevauchent, et on essaie de d’y trouver une place, de comprendre les enjeux. C’est difficile, mais moins que la dernière partie, montrant la déchéance physique du prisonnier durant sa grève de la fin. Très peu de mots également, juste la détérioration d’un corps, plié à une volonté de fer.

McQueen ne cherche pas à se faire aimer, et c’est tout à son honneur. Le film est difficile, exigeant, radical, n’hésite pas à montrer, mais aussi à expliquer durant la deuxième partie pourquoi tout ça. Le souci, c’est qu’au final, on en retire pas grand chose, on ne sait pas véritablement ce que McQueen veut raconter. Tout est léché, millimétré dans sa mise en scène, dans ses cadres, ses lumières, malgré la crasse, le film a un côté extrêmement esthétisant qui dérange à la limite plus que ce qu’il montre. Il veut à toute force nous soulever le coeur, ça marche certes. Le problème c’est qu’on n’est pas dans un film d’horreur, mais dans un film politique et humain. Les hommes et leur combat finissent par disparaître dans ce processus qui cherche à tout montrer (mais surtout ce qui est crade), et la réflexion qui aurait pu être très belle dans ce film (le corps comme ultime champ de bataille dans le combat politique), disparaît derrière la mise en scène choc.

Mitigée donc entre admiration pour la radicalité et la provocation, et doutes sur l’adéquation entre le fond et la forme. Nspp.

Chronique film : la Vie moderne

de Raymond Depardon.


Du coin de l’oeil, clique sur l’image.

Bon allez, pas de mystères superflus : La Vie moderne rentrera de toute évidence dans mon Top10 de l’année, et se placera très probablement dans le trio de tête. C’est ce que j’ai vu de plus beau et émouvant depuis pas mal de temps (vous allez me dire, je ne fais pas très fort sur les films et les bouquins en ce moment). Depardon suit depuis des années des paysans de moyenne montagne, notamment des Cévennes. La vie moderne est le dernier volet de sa trilogie (Profils paysans) consacrée à ces hommes et femmes, aux vies d’un autre temps.

Le film commence par un long plan sur la route qui mène à la première ferme. La voiture roule doucement, quelques notes de Fauré accompagne cette descente vers une petite vallée encaissée. On croise un homme qui conduit son troupeau de brebis, il est vieux, il est cassé, mais il est debout. Puis on arrive à la ferme. Depardon filme et interroge alors les paysans dans la durée, respectant leurs rythmes, leurs silences. Le même schéma se répète tout le film : trajet qui mène à la ferme, mise en situation des personnes, et quelques questions.

Depardon photographie avec amour et un respect infini toutes ces personnes, ils sont tous magnifiques. Les cadres incroyablement composés, sont de toute évidence très mis en scène, mais révèlent la personnalité de ses protagonistes (patriarche sur le devant, le fils et la mère derrière, deux frères légèrement décalés, ou un couple filmé côte à côte). Loin de donner l’impression d’artificialité, ces cadres fixes permettent au temps de s’installer à son aise, aux petits choses de se produire : on sent, au changement de lumière durant une scène, les nuages passer dans le ciel, un pendule vient interrompre quelques rares mots, un bon gros toutou gniaque en une fraction de seconde la main de son maître, une petite mamie aux yeux qui pétillent ne peut pas s’empêcher de dire au caméraman de boire son café avant qu’il refroidisse… Ce processus ne serait rien sans l’émotion incroyable qu’il dégage.

Depardon se place en témoin d’un monde immuable, aux changements très lents, mais qui tend à disparaître, ou au moins achève un cycle. Il filme des gens qui ressemble comme deux gouttes d’eau aux gens de mon enfance dans le Périgord profond : rareté des mots, gestes qui comptent, durs à la tâche, un monde archaïque sous bien des aspects certes, mais au mode de vie respectueux du temps qui passe, de la nature, un monde à l’opposé de la société de consommation qui extirpe à la planète ses richesses sans contrepartie. Alors évidemment, ici pas de militantisme pour qu’on retourne tous à la terre, mais c’est déchirant de voir ceux qui ont la volonté de le faire, les petits jeunes, de ne pas pouvoir.

Film humaniste, écologiste à sa façon, La vie moderne est tout simplement bouleversant. Le dernier plan, qui laisse derrière lui cet « ancien monde » qui s’accroche est une pure merveille qui déchire le coeur. Chapeau bas, Monsieur Depardon.

Chronique film : L’échange

de Clint Eastwood.


Encore plus tout seul, clique sur l’ombre de la roue arrière.

Y’a pas à dire : Clint Eastwood c’est la grande classe. Même dans une salle honteusement non chauffée, même avec un film de plus de deux heures, Clinty réussit à tenir en haleine et à faire verser une chtite larmouille (qui a gelé de suite sortie de la glande lacrymale). Bref, il est trop fort ce Clint, et je n’arrive pas à lui en vouloir de ne jamais avoir répondu à mes propositions de mariage. L’échange est un beau film, sobre, classique et efficace, dont on reconnaît le metteur en scène dès le premier plan et surtout dès les trois premières notes de musique, grosso-modo toujours les mêmes depuis quelques pelloches.

Christine Collins est ce qu’on appellerait aujourd’hui une célibattante : mère d’un petit garçon, délaissée à la naissance du marmot par un homme incapable d’assumer ses responsabilités, une mère courage qui bosse dure. Pas très original, sauf qu’on est en 1928. Eastwood réussit à éviter tous les clichés, et ainsi à focaliser son histoire sur l’amour absolu maternel : Christine Collins n’est pas dans la dêche, elle gagne bien sa vie, bouleversant ainsi le stéréotype de la fille-mère pauvrette. Mais tout son monde s’effondre lorsque son enfant, Walter, disparaît. Elle part à la recherche de son môme avec une obstination qui dérange.

Ce qui fait du bien aux yeux déjà, c’est la magnifique reconstitution historique du film. On s’y croirait en 1928, et on est à la limite de se demander si le Clint n’aurait pas rangé des mouchoirs d’époque dans les tiroirs des commodes, façon Visconti. Les costumes sont également traités de très belle manière, jusqu’à constituer à Angelina Jolie une garde-robe cohérente et réduite, qui finit par faire sens (elle garde son col de fourrure rousse à la fin, incapable de se forger une nouvelle vie, de passer à autre chose). Au niveau de la photographie, on est dans la veine des clair-obscurs qui commence à sérieusement signé le style Eastwood. Comme dans Mémoires de nos Pères et les Lettres d’Iwo Jima, l’image semble un peu désaturée, mais cette fois-ci plutôt dans le sépia que dans le bleu-gris. La seule note de couleur étant également le rouge, plus le rouge sang, mais le rouge à lèvre écarlate de Christine Collins, traité avec un soin maniaque.

Ce qui me touche chez Clint, c’est la simplicité, sa révolte on va dire « premier degré », sa façon de faire passer des messages sous une forme accessible, souvent via le moteur de l’émotion. L’élégance absolue de sa mise en scène, sa direction d’acteurs millimétrée, font absolument tout passer, des sujets les plus légers (le polar basique à la Créance de sang), les plus violents (la guerre à maintes reprises), voire suversifs (je ne peux pas m’empêcher de croire qu’un film comme Breezy aujourd’hui serait absolument immontable, l’amour partagée d’une gamine et d’un quasi pépé). Et mine de rien, sous ses aspects éternellement classieux et respectueux, la filmo du chef montre qu’il a un sérieux problème avec l’autorité et le pouvoir, ou du moins les dérives de l’autorité et du pouvoir. Dénonciateur des injustices sous toutes ses formes, s’interrogeant perpétuellement sur les notions de bien et de mal (jusqu’à réalisé deux films sur le même sujet, mais de deux points de vue différents), Clint Eastwood trace en douceur, avec émotion et classe mais également révolte et frontalité, une oeuvre personnelle, diversifiée et totalement cohérente. Un grand monsieur.