Chronique livre : Les bébés de la consigne automatique

de Murakami Ryu.


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Accroche-toi, et clique.

Chez Murakami Ryu, c’est sûr, on n’est pas à la fête à ma citrouille. Écrite en 1980, cette histoire de deux orphelins, retrouvés nouveau-nés dans des consignes automatiques, n’incite pas à la joie de vivre. Pas de mauvais bougres à la base ces gosses, mais hantés par leur passé, soumis à des expérimentations psychiatriques douteuses, ils virent, comment dire assez mal : prostitution, drogue, matricide, prison, et extermination totale. Murakami Ryu créé un univers crade, dézingué, malsain, vraiment moderne. Le bouquin a quasiment 30 ans, et impressionne par l’atmosphère d’actualité qu’il dégage. On y parle de tous les sujets sans tabou, avec frontalité. On retrouve dans ce livre la vision d’un monde tentaculaire, vivant, ou chaque individu est une partie de l’univers. Cette description ressemble tout à fait aux premières pages du Passage de la nuit de Murakami Haruki. Mais là où ça coince un peu, c’est dans le style : honnêtement, ce n’est pas très bien écrit, et tout ça reste bien fade, en comparaison de la violence de l’univers. C’est vraiment dommage, parce que du coup le livre tombe dans la catégorie des bouquins agréables et vite lus, mais qui s’oublient vite. Bien construit, intrigant, audacieux, Les bébés de la consigne automatique n’est pourtant pas une grande oeuvre littéraire. Un peu loupé.

Chronique film : Appaloosa

d’Ed Harris.

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Clique pour bien vérifier que ce n’est pas un Appaloosa.

Ahhhh putain que ça fait du bien de voir un bon western ! Bon, je suis allée voir Appaloosa en aveugle, sans en avoir du tout entendu parler. Bon choix. Il y a fort à parier que Ed Harris va se mettre à dos toutes les chiennes de garde de la planète, mais il nous livre un sacrément bon western, à la fois westernien à mort (tous les ingrédients y sont), mais très moderne dans son refus de l’héroïsme béat.

Deux hommes à la gâchette précise se font embauchés par une petit cité du farwest (Appaloosa donc) dont les autorités sont déboussolées. Bragg, un vilain méchant a dézingué le shérif, et ils ne savent pas comment s’en débarrasser. Les deux hommes, Cole et Hitch, endossent les costumes de Shérif et adjoint pour tenter de redresser la barre et d’envoyer Bragg se faire pendre. Mais une certaine dame atterri à Appaloosa, et là, c’est le drame.

Ed Harris aime passionnément le western, ça crève tous les plans. Il prend une extrême attention à la reconstitution des lieux, parfois un peu carton-pâte, mais toujours minutieuse. Cette idée de carcasse de maison en construction au débouché de la rue centrale d’Appaloosad’Appaloosa, centrale, mais extérieure est assez magnifique. Minutieux aussi le travail sur le son, malgré une BO parfois un peu cheap , notamment dans tout ce qui est bruitage de la « nature », le vent, les grillons, on sent qu’il y a une vraie attention à créer un univers, sonore, visuel.

Le film est à la fois très brutal (la première scène plante bien le décor), et très humain, voire souvent vraiment très drôle. On est dans une période dure, violente, ou règne la loi de la jungle. Pas de place à la faiblesse à Appaloosa . La survie dépend de la vitesse de sortie des flingues pour les hommes et la recherche du mâle protecteur pour les femmes. Parce que c’est ça le vrai sujet, comment survivre, comment trouver les moyens de survivre dans ce monde un chouille difficile, et puis comment les associations d’individus, formées à la base pour la survie (Cole et Hitch, Mrs French et Cole), gagnent en humanité lorsque l’intérêt individuel à la survie se mue en amitié et en amour.

Bref, Appaloosa c’est un peu le passage de l’animalité à l’humanité, même si le prix à payer est exorbitant. On fait moins les malins là hein ?

Pour tous ceux qui ont le goût du risque
et des expérimentations géniales,
un petit tour du coté du Baiser de la Matrice.
Lancez-vous.

 

Chronique livre : Les vertes collines d’Afrique

d’Ernest Hemingway.


Clique la vache.

Ahhhh ça fait mal de devoir dézinguer un mythe, mais voilà, Les vertes collines d’Afrique est un bouquin tout à fait détestable. Pas par son écriture : magnifique de concision, de précision. Les dialogues notamment sont incroyables, pleins de fougue, de mouvement, de vie. Mais Hemingway, comme il le dit dans sa préface « a essayé d’écrire un roman absolument sincère ». Et là, c’est le drame. Je vais probablement etre traitée de moralisatrice, mais le personnage autobiographique qu’il révèle étant absolument détestable dans sa superficialité travaillée, son cynisme, sa volonté absolue à ne prendre aucun recul sur ses actes, et même à les justifier en toute (fausse)-bonne conscience, lorsqu’il sent qu’il va trop loin : « Je ne faisais rien qui ne m’eût été fait à moi. » Hemingway chasse le gibier africain, il adore la chasse, sans culpabilité, jusqu’à l’obsession, et n’a de cesse d’exterminer antilopes après rhinocéros, lions, buffles, koudous, autant, voire plus que ce que ne lui autorise son permis de chasse. Le roman n’est que ça, une succession de traques, heureuses ou non. On chasse pour la viande, certes, mais surtout pour les cornes qui doivent être les plus imposantes possibles.

Hemingway reste incroyablement superficiel dans sa description de l’environnement. Il porte un regard entièrement subjectivisé par son amour de la chasse, et laisse de côté toutes considérations environnementalistes (à part une très brève éclaircie à la toute fin du roman « Un continent vieillit vite quand nous y arrivons.« ) On est très loin du magnifique Lion de Kessel de ce point de vue là. Ce n’était certes certainement pas le but : plus qu’il se doit d’être sincère, il ne narre que ce qu’il a sincèrement vécu, c’est à dire sa sincère passion cynégétique. Finalement, dans Les vertes collines d’Afrique Hemingway se définit lui-meme plus chasseur qu’écrivain, l’écriture ne lui permettant que de gagner sa vie pour se payer ses escapades giboyeuses. Et c’est à croire qu’il n’a pas tort quand il dit que « tous les chasseurs sont les mêmes« . Sait-on jamais, il y a sans doute des Nobels qui s’ignorent dans les hommes aux casquettes kakis qui transforment les balades dominicales en forêt en jeu de roulette russe.

Chronique film : Entre les murs

de Laurent Cantet.

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Scie les barreaux.

Ce n’est pas que ce film me tentait vraiment, mais la Palme d’Or décernée à l’unanimité par un jury bouleversé m’a poussé à bouger mes fesses de mon canapé. Je n’étais pas la seule, jamais vu la salle aussi pleine, comme quoi, les bons sentiments sont plus que jamais une valeur sûre. Alors que dire de ce film : qu’il correspond point par point à ce à quoi je m’attendais. Je n’irai pas jusqu’à dire plan par plan, mais quasi.

Le film commence très brièvement hors les murs, le temps de se boire un petit kawa, et hop, le prof rentre dans le ring qu’est ce lycée du XXème et n’en ressortira pas jusqu’au jour des grandes vacances (d’ailleurs, petit point de détail, mais le dernier jour d’école, la classe est au complet… la magie du cinéma). Pendant l’année, on assiste à une succession de scènes de classe, de salle des profs, de cour de récré, et de conseils. Confrontations, palabres, moments de détente, émotions, violence, Cantet est très fort pour saisir les expressions des gamins et du prof, même si on a l’impression de déjà avoir vu ça 50 fois. Le film est sensible, attentif, et laisse sa place à chacun. Deux très belles scènes viennent briser cette impression de déjà-vu : un gamin filmé en plan fixe, qui lit son autoportrait composé sous la forme d’un j’aime/j’aime pas naïf et dérisoire, et surtout à la toute fin, une gamine qui vient voir après le cours le prof, pour le coup bien embarrassé, pour lui dire qu’elle ne comprend rien de ce qu’elle fait au bahut. Là le film effleure une certaine radicalité , et surtout une certaine analyse qui lui fait cruellement défaut.

Parce qu’en fait j’ai l’impression que c’est ça qui lui manque à ce film, une position, une opinion à défendre, un réel point de vue. On a connu Cantet plus couillu et engagé. Écris et joué par un prof, pour les profs, Entre les murs ressemble à la complainte des professeurs qui en chient pour éduquer des gamins qui ne s’intéressent plus à rien. Ils sont parfois émouvants certes ces gosses, mais de là à vraiment réussir à les tirer de leur mouise, il faudrait encore qu’ils le veuillent vraiment. Entre les murs joue entièrement sur le registre de l’émotionnel, en écartant toute analyse. C’est un film de constat, un constat d’échec trop pas juste, mais sans aucune piste de réflexion sur le pourquoi du comment, sans remise en question de quoi que ce soit. En ce sens, c’est bien un film ancré dans son époque puisque la mode est plutôt à l’affichage et à la recherche de réactions épidermiques que d’utilisation de ses neurones, de sa curiosité intellectuelle et de sa culture.

Le film en ça échoue complètement, ni film social, ni film engagé, ni documentaire, à la rigueur portrait d’une classe difficile et d’un prof assez antipathique et maladroit. Alors sans doute que Cantet s’est senti obligé de rester fidèle au livre de Bégaudeau , que je n’ai pas lu, puisqu’il l’a embauché pour jouer le « héros », et ne s’est pas permis de sortir de ce registre superficiel de la simple description pour insuffler un peu plus d’analyse là-dedans. Dommage. Cantet a indéniablement un très beau sens du cinéma et les gamins sont vraiment très bons, et pour le coup, de vrais acteurs. Mais comme quoi, parfois, il faut parfois savoir sortir d’entre les murs pour mieux comprendre ce qui se passe dedans.

 

Chronique livre : Le fait du prince

d’Amélie Nothomb.


Choisis ta bouteille.

Voilà donc le cru 2008 du vignoble belge Château Nothomb. Qu’on aime ou qu’on aime pas, on peut tout de même admirer la constance impressionnante de la demoiselle : un livre par an depuis 1992, il faut avouer qu’il y a une certaine insolence dans cette profusion et cette régularité, et aussi pas mal de désinvolture, et souvent quelque peu de paresse. On peut noter depuis pas mal d’années l’incroyable diminution du nombre de mots par pages qui font tendre Le fait du prince plus vers la nouvelle que le roman.

Mais bast, Le fait du prince fait plutôt partie des crus acceptables de Nothomb, mêlant bonhomie, absurde et imagination dans une histoire gentiment loufoque. Un homme sonne à la porte du héros pour passer un coup de fil, et a la mauvaise idée de mourir sur le canapé de ce dernier. Sans grande hésitation, le survivant endosse l’identité du macchabée, délaissant une existence peu passionnante qu’il oublie déjà.

Nothomb lorgne sans vergogne vers un univers Murakamien complètement décalé, en gardant sa patte bien reconnaissable. Son héros se fond dans sa nouvelle vie, s’y vautre plutôt, avec délice, et c’est assez réjouissant. Malheureusement, au lieu de laisser planer les mystères, l’auteur préfère les débusquer, faisant de son héros un petit détective à la manque. C’est dommage qu’elle ne réussisse pas à développer son sens de l’absurde un peu plus, la fin du livre n’est vraiment pas à la hauteur, et fait clairement retomber le soufflé.

Reste un moment distrayant, inconséquent et oubliable. Ça parlait de quoi au fait son avant-dernier ?