Chronique livre : Si tout n’a pas péri avec mon innocence

d’Emmanuelle Bayamack-Tam.

sitoutnapasperiavecmoninnocenceAhlala, pas facile de vivre quand on a un cerveau en état de marche dans un famille nombreuse qui n’en compte aucun autre. C’est ce que nous raconte Kimberly, en nous faisant le récit de sa vie, depuis sa naissance lorsqu’elle atteint ses neuf ans (si si), jusqu’à sa majorité et son émancipation. Une force de la nature cette Kim, à la fois lucide, sans concession, mais également tendre et attentionnée. C’est un animal aussi physique (le corps est un des enjeux centraux du livre), qu’intellectuelle, tombée en poésie quand elle est mioche, comme on tombe en religion.

Je suis assez enthousiasmée par ce livre au titre tout ce qu’il y a de plus magnifique (merci Ovide). Conte cruel et initiatique, même si la très futée Kim semble en permanence revenue de tout, le roman porte en lui une énergie assez phénoménale, personnifiée par cette gamine trop vite poussée. La tête farcie de poésie classique, mais aussi de tous les attributs de sa jeunesse, ses pulsions et ses désirs, Kim est drôle, acérée, sans concession et possède un élan, un lyrisme ultra-modernes. On rit beaucoup, même si c’est cruel, presque pervers par moments, même si le portrait de cette famille de bidochons méridionaux, affublés d’une des plus grandes tares qui soit, la bêtise, ferait plutôt hurler de colère et militer pour la vasectomie à la naissance. Le roman prend une teinte plus sombre en son milieu, on verse même une petite larme.

L’écriture ultra-énergique et moderne d’Emmanuelle Bayamack-Tam dévaste tout sur son passage. J’adore ce mélange des genres, invoquant les vers classiques au détour d’une phrase, avec une pincée de Patti Smith et de colère adolescente. Il y a un côté un peu bulldozer, qui avance et qu’on ne peut arrêter. Il y a aussi quelque chose de la volonté et de l’énergie de Maylis de Kerangal, ce n’est pas un pont qui se construit, mais une femme.

Le livre a un tout petit peu de mal à finir, c’est le seul petit bémol que j’émettrais. Ça patine sur la fin. On comprend bien où l’auteur veut en venir, mais l’accouchement, tout comme l’accouchement initial, se fait dans la douleur.

On pense évidemment beaucoup au sublime Petite table sois mise ! d’Anne Serre en lisant ce roman : un conte d’apprentissage, dont le corps, le désir d’une fillette sont les personnages centraux, et qui aboutissent tous les deux à la naissance d’une vocation, la vocation d’écrire. Le traitement du sujet est bien entendu complètement différent : naïveté et simplicité enfantine pour Anne Serre, éxubérance et lyrisme pour Emmanuelle Bayamack-Tam. Mais la conclusion est la même, on assiste, ébloui, à la naissance de la littérature.

Roman de l’adolescence, dégoulinant d’hormones et de sécrétions en tous genres, Si tout n’a pas péri avec mon innocence est un très beau livre sur la difficile construction de soi, à la fois du corps et de l’esprit, et sur l’émergence de la vocation d’écrivain. Très très belle découverte.

Ed. P.O.L.

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