Chronique livre : Le paradis entre les jambes

de Nicole Caligaris.

leparadisentrelesjambesNicole Caligaris a cotoyé le mal absolu. Durant sa vie étudiante, elle a croisé Issei Sagawa. Ce jeune japonais, venu en France parfaire ses études littéraires, a tué dans sa chambre une jeune femme, puis, et là est sans doute la plus grande des transgressions, mangé certains morceaux de sa chair crue, des fesses au clitoris. Issei Sagawa est rapidement pris et emprisonné. Nicole Caligaris échange alors avec lui, sans trop savoir pourquoi quelques lettres, avant d’arrêter brusquement. Trente ans plus tard, il est temps pour l’auteur de revenir sur ces événements qu’elle a depuis soigneusement ensevelis. Comment se remettre de cet événement ? En quoi cet acte monstrueux a été la fin de quelque chose et le début d’autre chose ?

Ce que veut être ce livre, je l’ignore. Je m’efforce de retrouver ce fait divers dans mon existence, de retrouver son contact, là où le hasard l’a placé, à l’origine de ma vie littéraire.

Comme Nicole Caligaris le dit très bien elle-même en plusieurs endroits, le livre se veut exploration. Il n’y a pas de plan pré-établi, mais une volonté de se laisser porter par la langue et la réflexion, sans chercher à démontrer quoi que ce soit. Le livre est donc une espèce de mélange entre autobiographie et essai, dans lequel l’auteur recherche au contact de la rugosité du souvenir et de l’acte les fondements, ou plutôt les ramifications que ce meurtre a pu avoir dans sa vie. On est donc face à un objet très hétérogène qu’il est bien difficile de qualifier. Nicole Caligaris se place parfois dans la catégorie des grandes prêtresses littéraires, de ces femmes fortes, libres et indépendantes, qui ne cracheraient pas sur un titre de sorcière, comme Chloé Delaume par exemple. La langue devient de temps en temps forte et puissante, pas toujours aisée à lire, et les réflexions vers lesquelles elle nous entraîne ne manquent pas d’intérêt. Féminité, virginité, tabous liés ou non au sexe (se raser le crâne pour une femme, manger de la chair humaine…) sont des sujets de réflexions abordés dans ce livre, avec acuité et profondeur.

Le caractère très hétérogène du livre est cependant un obstacle au plaisir et à la réflexion. Trop bâtard, le livre paie clairement le choix de l’auteur de ne pas prendre de direction. On a du mal à se laisser aller à cette parole qui se construit progressivement, heurtée, mouvante, déroutante, et surtout gangrenée par les références. Nicole Caligaris est érudite, et elle le montre. Ce n’est pas pour faire une démonstration, mais elle suit les sentiers de sa réflexion qui ressuscitent des noms : auteurs, camarades, directeurs de revues… Étant moi-même beaucoup moins érudite, ce catalogue m’a paru parfois bien rébarbatif.

Le livre est cependant très intéressant car il s’inscrit dans la lignée des livres récents, et écrits par des femmes, sur la naissance de la vocation littéraire et de la littérature : le magnifique Petite table, sois mise ! d’Anne Serre, ou encore l’énergique Si tout n’a pas péri avec mon innocence d’Emmanuelle Bayamack-Tam. On a tout de même de bien belles auteures en France.

Ed. Verticales

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