Chronique théâtre : La Mastication des morts

de Patrick Kermann.


Tire lui l’oreille avec la souris pour vérifier qu’il est bien mort.

Très beau texte que ces mastications. Kermann réveille les morts d’un petit cimetière de campagne pour écouter ce qu’ils ont à dire. Et ils en ont des choses à dire : des choses qu’ils n’ont jamais osé dire, propos qu’ils ressassent à l’envie, des comptes à régler, des aveux à faire. Entre les générations, entre les familles, des liens se tissent. C’est à la fois très drôle et poignant d’écouter ces paroles : souvent dérisoires (genre « Mais où j’ai bien pu mettre mes clés »), émouvantes ou sordides, presque toujours écrites comme les gens parlent.

C’est assez fascinant de reconstituer le puzzle de la vie de ce village, de voir comment la nouvelle génération de Bigot a réussi à déjouer la bigoterie des ancêtres, de découvrir qui a, en fait, trafiqué la solex, de plaindre le soldat allemand, qui a eu la malchance de mourir là, en terre ennemie. C’est brillamment écrit, rythmiquement impeccable, beau et triste comme la vie. Kermann a mis fin à ses jours un an après avoir écrit La mastication des morts. Un sujet qui le tenaillait donc.

Photo prise au minuscule mais très intéressant Musée François Rude, à Dijon.

Chronique film : Harry Potter et le Prince de Sang mêlé

de David Yates.


Balais magiques ? Prêts pour un Quidditch ? Clique.

Confirmation avec ce sixième volet de la saga Potter : David Yates, déjà au commande du précédent épisode, est un bon metteur en scène.

Condenser un roman foisonnant de plus de 700 pages en « seulement » deux heures et demi, c’est audacieux, et pas très réussi : l’histoire a beaucoup de mal à tenir un peu debout, l’élagage a été brutal, et on se demande parfois si HP6 n’aurait pas mérité, comme HP7, d’être scindé en deux parties. Mais l’univers fascinant créé par Yates suffit largement à faire tenir tout ça : sombre, voire très très sombre, angoissant, mais pas dénué d’humour du tout. C’est une belle réussite. Visuellement, les décors, les effets spéciaux et la photographie sont exceptionnels. La première scène décoiffe d’ailleurs, virée hallucinante dans les rues de Londres, pour finir en explosion du Millenium Bridge. Tout un symbole. Le monde de la magie s’effondre sous le poids du mal qui s’attaque également au monde « normal ». On peut regretter par contre une musique totalement consensuelle, les beaux efforts de Yates en ce qui concerne la mise en scène auraient mérité un peu plus punk, mais il ne faut pas trop en demander.

Les héros grandissent et les hormones flambent. C’est assez bien amené : au détour d’un plan on croise des ados qui rigolent niaisement, les filles sont toujours folles de la baguette d’Harry, mais celui-ci reste quasi imperturbable. J’ai toujours un gros coup de cœur pour la gamine qui joue Luna Lovegood (Evanna Lynch), en deux scènes, elle est absolument impayable avec ses lunettes à paillettes, ou sa tête de lion. Dommage donc que le scénario ait été sacrifié à ce point. David Yates a réussi à tirer son épingle du jeu de cette énorme machine, en prenant certes beaucoup de liberté par rapport au bouquin. Vivement qu’il soit « débarrassé » de la saga Potter pour se tourner vers des choses un peu plus personnelles.

Chronique film : Public enemies

de Michael Mann.


Ennemie publique la tomate ? Clique pour vérifier.

Bon, pas le grand pied avec ce film il faut bien l’avouer, et une grosse déception de la part du réalisateur du millimétré Collateral. C’est bien simple, le film a une bonne heure de trop (vous aussi vous trouvez que ça fait beaucoup, n’est-ce-pas?), et toute la partie centrale est complètement assommante. Même failli m’endormir. Bref.

Public enemies c’est un film de gangsters, tiré d’une histoire vraie. Le scénario n’a strictement aucun interêt, ultra-balisé qu’il est (évasions, hold-up multiples, fusillades, et puis une nana parce que, quand même, il en faut une), alors forcément on devient un peu plus exigeant sur la mise en scène. Mann s’en sort parfois très bien avec quelques scènes magnifiques (le tout début, avec cette spectaculaire évasion, ou lorsque Dillinger visite le bureau quasi-désert des inspecteurs qui le pourchassent). Dès qu’il fixe son cadre et qu’il ouvre un peu ses plans c’est magnifique. Le travail qu’il effectue avec son chef op sur les profondeurs de champ est extraordinaire et toujours bien utilisé, accompagné de cadres parfaits. C’est vachement beau.

Malheureusement, la majeure partie du film se passe caméra à l’épaule. Et là, ça coince : plans trop serrés, trop rapides, rendent trop fréquemment le film complètement illisible et incompréhensible. A part Dillinger, sa copine et le flic, on est bien en mal de reconnaître qui que ce soit. Ce qui fait qu’on assiste avec lassitude à cette succession de braquages et de fusillades, arrosés d’une musique mélasse. C’est morne. En outre Mann passe ici complètement à côté d’un sujet : les rapports entre le crime et la lutte contre le crime qui s’alimentent mutuellement, dans un bain de sang, le fait que les crimes « visibles » focalisent l’attention des flics, alors que la vraie criminalité est ailleurs et autrement plus lucrative…

Il y avait de belles choses à faire avec ça. Mais il aurait fallu poser la caméra de dessus l’épaule, et visiblement, Mann avait acheté de la super glu. Un coup manqué donc.

Chronique film : Le roi de l’évasion

d’Alain Guiraudie.


Décomplexée ? Just clic.

Bon, je dois vous avouer mon immense perplexité face à ce machin. Ça ne ressemble à rien de connu, sauf dans la photo, aussi laide que dans Les Amours d’Astrée… de Rohmer.

C’est une espèce de Roméo et Juliette rural, Roméo étant un gras quadra, homosexuel, porté une drogue organique qui stimule les facultés physiques, Juliette une mineur de 16 ans mais toujours en 3ème qui n’a qu’une envie, se faire tringler. Voilà. Évidemment après quelques péripéties, Roméo et Juliette s’évadent, mais Roméo s’aperçoit que ce n’est pas ce qu’il veut et se barre. Ça se termine en partouze homo dans une cabane de chasse au fond de la forêt.

Rien à dire, c’est très original, très décalé, complètement décomplexé (ça pipe, ça baise, pas de barrière entre génération, une espèce d’ode au plaisir pour tout le monde sans jamais être choquant), le montage est vraiment intéressant, n’ayant peur de rien, la musique originale et les acteurs (surtout les seconds rôles) désarmants de naturel compte-tenu des situations tordues dans lesquelles ils sont plongés. Malgré tout ça, j’avoue que je me suis un peu ennuyée, original certes, mais pas passionnant tant le ton de Guiraudie est volontairement plat, dénué de tout sensationnalisme. Et puis quand même, il filme la nature comme une brèle, ça n’est jamais joli, les couleurs sont fadasses, les cadrages la plupart du temps très moches.

Assumé c’est sûr, mais finalement fade.

Chronique film : Whatever works

de Woody Allen.


C’est pas beau l’amour ? Cliquasse renégat.

Vu le monde dans la salle, force est de constater que le nouveau Woody était attendu avec avidité. Pas étonnant après le revigorant Vicky Cristina Barcelona. Et la salle, comme moi, a très bien accueilli ce nouvel épisode Allenien.

Obligé de tourner plus tôt qu’il n’en a l’habitude, Woody s’est retrouvé fort démuni, sans scénario nouveau. Il a alors ressorti d’un tiroir un vieux manuscrit, écrit pour un comédien décédé, et resté en l’état depuis. Ça se sent, le film étant une mitraillette à vannes grande époque.

Un vieux physicien cynique et désabusé ayant loupé d’un rien le prix Nobel rencontre une gourde fugueuse et ravissante. Le ton est étonnamment sérieux au départ, le personnage est carrément méchant, n’hésite pas à insulter des enfants et à leur balancer un échiquier dans la gueule. Woody ne devait pas être en forme ce jour là. Mais comme Woody a du mal à rester sérieux, surtout l’âge venant, le film tourne au burlesque de manière très enlevée.

Bon, ok, ce n’est pas un chef d’oeuvre immortel, mais le film est suffisamment drôle pour emporter l’adhésion, et comme dit le titre « Whatever works » qu’on pourrait traduire par « ce qui marche ». Allen a suffisamment de bouteille justement, pour que ça marche sans qu’il se casse trop la tête : la mise en scène est très théâtrale et pas révolutionnaire pour un sou, l’acteur principale n’est pas du tout convaincant, la fin est too much. Mais les dialogues sont tellement drôles, l’actrice (Evan Rachel Wood, qui a bien grandi depuis Profiler, Once and Again et Thirteen) absolument parfaite en gourdasse attendrissante (la nouvelle Scarlett Johansson de Woody ?), qu’on ressort de là avec la banane. Un bon moment.

PS: C’est la millième aujourd’hui… je dis ça en passant hein…