Chronique film : Les chèvres du Pentagone

de Grant Heslov.

On est d’accord, c’est très premier degré.
Contrairement au film.
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Les chèvres du Pentagone ne resteront sans doute pas dans les annales du grand cinéma, mais il faut avouer : on se marre vraiment bien et d’un bout à l’autre du film. Tiré de faits réels (si si, il paraît), le propos du film est pourtant énormissime : l’armée américaine aurait créé une force spécialisée dans le parapsychique. En fait d’armée, c’est plutôt une bande de babas shootés au LSD, persuadée de réussir un jour à passer au travers des murs. Des situations cocasses, une bande d’acteurs au taquet et un sens du rythme et du gag affûtés, voilà qui permet à Heslov de tenir son film. Et c’est un régal de voir Clooney et son auto-dérision jouer un jedi sûr de ses pouvoirs, ou Jeff Bridges (à nouveau fantastique ici, dans un tout autre registre que celui de Crazy Heart), en militaire ami des chèvres et des acides. La plupart des gags tiennent à peu de choses finalement, mais fonctionnent presque tous. Et puis il y a les yeux verts d’Ewan McGregor qui m’ont toujours fait craquer même quand il n’était pas vraiment un acteur. L’ancien Jedi (au propre cette fois-ci) s’en sort bien, et après le très beau Ghost writer, 2010 semble être « son » année. Un très bon moment, déjà quasiment oublié, mais qui vaut son pesant de crottes de chèvres.

Chronique livre : Le Mec de la tombe d’à côté

de Katarina Mazetti.

La couleur, même là où on ne l’attend pas. Clique.

C’est toujours délicat quand on vous prête un bouquin de devoir le critiquer ensuite : si l’intérêt n’y est pas, en dire du mal peut blesser la personne qui vous l’a conseillé avec grand enthousiasme. C’est ce que je craignais avec ce livre dont le quatrième de couverture m’a fait frissonner d’angoisse : une sorte de romance sur fond de « l’Amour est dans le pré ». Hiiii.

Et pourtant. Katarina Mazetti sait y faire la bougresse pour réussir à maintenir son histoire gnangnan hors de la noyade. Par un tour de force assez miraculeux, l’histoire d’amour entre une diaphane bibliothécaire intello et un fermier rustaud tient vraiment bien la route. Et on se demande comment. Usant sur la forme d’un procédé littéraire quasiment infaillible en ce qui concerne le maintien de l’attention du lecteur (des chapitres courts exposant tour à tour l’histoire vue sous deux angles différents), Mazetti compose des personnages profondément humains, qui parviennent à échapper à la caricature derrière leurs stéréotypes. Il y a quelque chose de terriblement noir et cassé dans ces êtres, quelque chose qui a avoir avec la fatalité : un amour inconditionnel et pourtant inéluctablement impossible. Impossible compte-tenu de leur éducation, de la pression sociale, l’amour de ces deux-là est chimique, hormonal, viscéral, deux morceaux qui s’emboîtent pour deux mondes qui ne peuvent pas se rejoindre. Mazetti réussit également dans la composition des personnages secondaires, notamment la collègue de l’héroïne qui « collectionne » les vies des autres, et leur « emprunte » à l’occasion, ou dans son opposé, Martha, femme réduite en miettes parce qu’elle a voulu y croire.

Un très joli moment que ce roman. Sand doute vite oublié, mais beaucoup plus sensible et intelligent que son titre ne le laissait supposer. Ca réveille les papillons dans le ventre.

Chronique livre : La Peur

de Gabriel Chevallier.

Parfois, même les couleurs disparaissent. Clique.

Parfois il faut rendre justice aux maisons d’édition. Merci donc à La dilettante d’avoir réédité ce livre quasiment oublié en 2008, et dans une très belle édition qui plus est. Gabriel Chevallier aujourd’hui, ça ne dit plus rien à personne, et pourtant, il connut son heure de gloire grâce à son célèbre « Clochemerle », qui, bien que passé de mode, est tout de même resté dans le langage courant.

En 1930 donc, Gabriel Chevallier écrit son deuxième roman, La Peur, en grande partie autobiographique, qui raconte son expérience de poilu. Le livre fait scandale à l’époque, et Chevallier est conspué : il est de mauvais goût de dire à quel point la guerre est atroce, à quel point la vie du soldat est un élément de peu d’importance. Il sera même suspendu de la vente en 1939, et il faudra attendre 1951 pour le voir enfin réédité. Aujourd’hui, le livre n’a finalement pas perdu grand chose de son soufre, et la modernité de l’écriture de Chevallier étonne. Point de poussière ici, le style est vif, rapide, rythmé, cru. Chevallier plonge le lecteur au fin fond des tranchées, n’épargnant rien, et pourtant en faisant preuve d’un vrai regard et d’une vraie plume d’écrivain. Le livre peut paraître inégal tant il colle à la vie des poilus : parfois vif, parfois lent, collant au rythme du front, alternant attaques, longues marches, attentes interminables, passage à l’hôpital, babillages pour oublier.

On lit tout ça avec horreur, et peine, en maudissant la connerie humaine. Un très beau livre, qui outre son aspect « pédagogique », est une vraie oeuvre littéraire, actuelle et bouleversante.

Chronique livre : On ne boit pas les rats-kangourous

d’Estelle Nollet.

Un coyote sauve la vie des protagonistes en allant leur chasser des lapins.
Et toi ma chienne, tu crois vraiment nous nourrir à coup de pouic-pouic ? 

Je dois vous avouer ma perplexité devant l’engouement suscité par ce livre dans la presse et sur le web. Certes il n’y a rien de franchement honteux dans ce roman, mais il s’agit d’un premier roman qui m’a paru fort maladroit en bien nombre d’endroits. Estelle Nollet a sans aucun doute des lectures très avouables (McCarthy, Beckett…), elle tente de se créer un style à l’américaine, cru, plein de phrases définitives sur le sens de la vie. Malheureusement, à 32 ans, la ravissante Estelle Nollet ne réussit pas à donner le change, et son roman paraît extrêmement fabriqué et totalement insincère. Après un début vraiment long (planter le décor prend à peu près 150 pages), le livre décolle un peu quand son narrateur commence à poser des questions. Notre intérêt s’éveille en même temps que le sien.

Malheureusement au lieu de garder le mystère, de maintenir l’opacité de la situation, l’enfermement de ses personnages, Estelle Nollet se lance dans des explications à la symbolique lourde (très lourde) : c’est la culpabilité qui maintient les hommes enfermés, pour réussir à sortir, il faut se pardonner en suivant le chemin de lumière creusé par l’innocent au coeur pur. Bon je caricature mais on en est vraiment pas loin. Les brillantes références littéraires invoquées par Estelle Nollet s’effacent au profit d’autres beaucoup moins glorieuses (genre Bernard Werber ou Le Village de Shyamalan). C’est vraiment dommage. On sent qu’Estelle Nollet a des choses à dire, mais elle se noie dans son décorum. Comme le titre le laissait présager, un ratage. Prometteur, mais un ratage quand même.

Chronique film : Crazy Heart

de Scott Cooper.

 

Les grands espaces ? clique.

Un peu zappé de faire la critique de ce petit film, voilà un oubli réparé. Crazy Heart est un film agréable surtout parce qu’il a l’appréciable qualité de rester à sa place de petit film, et de ne pas essayer de péter plus haut que son cul. Scott Cooper a juste l’ambition de nous raconter une petite histoire d’un chanteur de country has-been qui essaie de retrouver un nouveau souffle. Et il le fait avec modestie, se contentant de filmer l’énorme performance de Jeff Bridges sans pour autant se vautrer dans le voyeurisme. Car Jeff Bridges est vraiment énorme dans ce film, créant un personnage plus vrai que nature, à la fois crade et touchant, un personnage de gars qui sent la sueur et la pisse, mais capable de faire des sablés dans une jolie parodie de vie de famille à laquelle il voudrait croire. La réussite de Scott Cooper est justement de filmer son acteur dans son rôle typiquement « à Oscar » juste à la bonne distance, n’évitant pas les clichés sans pour autant s’y complaire. Il filme la résurrection d’un homme qui s’était perdu avec grâce. Le reste de la distribution tient bien la route également, notamment la toujours convaincante Maggie Gyllenhaal. Je ne vous cache pas qu’il faut serrer les dents lors des (relativement rares et heureusement) morceaux de country, qui ne me semblaient pas vraiment transcendants, mais je ne suis pas vraiment pointue sur le sujet. Bref, un joli moment.