Chronique livre : Rencontres avec Bram Van Velde

de Charles Juliet.

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« J’ai toujours tâtonné. » Et toi ?
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Bon si on a envie d’une bonne tranche de rire, il faut passer son chemin : on n’est clairement pas du côté de la force Bozo avec ces rencontres. Bram Van Velde n’est pas quelqu’un de léger, et Juliet ne fait rien pour adoucir le personnage. La majorité du livre est consacrée aux sentences du peintre, et lui qui se clame incapable avec les mots les manie pourtant fort bien : phrases courtes, expéditives, et pourtant riches, jets spontanés et droits, et pourtant probablement mûrement réfléchis.

Juliet a strictement respecté le caractère de l’artiste : de lui, de sa vie privée, on saura finalement peu de choses. Ce qui compte pour Van Velde, ce qui dirige sa vie, c’est l’absolue nécessité que constitue la peinture. Elle n’a jamais été un choix, mais une obligation qui s’est imposée à lui. Non pas à but alimentaire (il a vécu des dizaines d’années dans une misère noire, et considère qu’on ne peut être un véritable artiste que quand on a touché le fond), mais à la fois comme finalité et moyen de poursuivre sa vie.

On est forcément fasciné par cet homme sans concession aucune, absolutiste en ce qui concerne ses convictions profondes, mais sans prosélytisme. C’est sans aucun doute un être à part, fondamentalement différent du troupeau.  La solitude que cela engendre, il en a besoin pour créer, et pourtant il la subit, elle lui fait peur. Le livre retranscrit fidèlement toutes les rencontres entre Juliet et Van Velde, et malgré les nombreuses redondances dans les propos du peintre (quoi qu’en dise Juliet), on reste accroché aux paroles du peintre. Juliet sait se faire discret, et trouve la bonne distance pour raconter ces entrevues.

Quelques morceaux choisis :

« Tous ces gens qui se croient bons, généreux, intelligents et qui ne savent pas qu’ils sont morts. » « Dès qu’ils le peuvent, la plupart des gens se mettent sur une piste et ne la quittent plus. Pour moi, je n’ai jamais eu de piste. J’ai toujours tâtonné. » « Il faut savoir ne pas faire carrière. » « Le plus difficile, c’est de ne pas vouloir« .

Et puis la seule incursion du léger dans le livre :

« Se retournant vers moi, et avec l’enjouement d’un enfant tout excité : – Cheval… cheval… cheval…, ne cessait-il de répéter, en me le désignant du doigt. »

Je me demande si la réaction aurait été identique à la vue d’un poney…

Chronique livre : Lunar Park

de Bret Easton Ellis.

 

Terby existe en vrai… Clique si t’es courageux.

Moi j’aime bien les cadeaux. Surtout quand ce sont des bouquins, et surtout des bouquins aussi bons que celui-ci. Ca commence comme de l’autofiction, ça se termine en grand n’importe quoi qui fout la pétoche. Bret vient de s’installer avec sa femme (une célèbre actrice de cinéma), son fils et sa belle-fille dans une grande maison avec jardin de la banlieue new-yorkaise. La vie suit son cours difficilement : il n’arrive pas à nouer contact avec son fils Robby, le chien ne l’aime pas, il flirte avec une étudiante, des gamins disparaissent, la peluche-perroquet de sa fille le fait flipper, il a replongé dans la coke. Pas sain sain le gars quoi. Et puis petit à petit les choses partent gravement en sucette : la maison commence à peler, il croit voir le meurtrier en série de son dernier roman pour de vrai, le peluche-perroquet de la gamine l’attaque, il reçoit des emails anonymes…

Fascinant la façon dont Ellis réussit à faire dévier les choses sans jamais qu’on réussisse à dépatouiller l’écheveau : rêve t’il ? est-il sous l’emprise de stupéfiants qui le font complètement dérailler ? En tout cas, l’ambiance qu’il crée est totalement flippante, on se bouffe allègrement les doigts en se demandant quand et comment ça va se terminer, on flaire le bain de sang final (à tort). Ellis est sans aucun doute un maître de l’écriture, à la fois tendue comme une corde de folk, crue, ou au contraire très onirique. Bref, un vrai délice Lunar Park, mystérieux et fascinant. Ca donne envie de lire l’intégrale Ellis… n’est ce pas ? mmmm ?

Chronique théâtre : Sexamor

de Pierre Meunier et Nadège Prugnard.

Si, comme lui, tu es accessoires, clique.


Ah, voilà une programmation un peu plus culottée que le transparent « We are l’Europe ». Le spectacle est très loin d’être parfait, mais il est au moins intéressant, fourni, avec des vrais bouts de texte, et de vrais artistes, du genre qui ont des choses à dire. Sexamor, c’est un homme, une femme et des machines bizarroïdes sur une scène. L’homme et la femme disent des choses, tripatouillent les mécaniques, d’abord séparément, puis ensemble. Des choses sur la condition de l’homme, de la femme. De la difficulté de se sortir des clichés virils pour les hommes et des contes de fées pour les filles. Et lorsqu’ils se rejoignent enfin, lorsqu’ils se trouvent enfin, et s’ « aiment » enfin, c’est pour sombrer dans la caricature du couple : madame jouant avec ses couteaux dans la cuisine, monsieur prenant soin de sa grosse cylindrée, madame et sa robe à paillette montrée comme une femme objet par son homme, qui s’extasie sur les rouages mécaniques de sa cylindrée.

Le spectacle est donc foisonnant. L’imagination de Pierre Meunier et de ses machines absurdes semble sans limite : on s’émerveille devant ces cordes tendues d’où jaillit le tonnerre, ou de cette espèce de placenta/préservatif humide d’où émerge avec difficulté la femme et son « trou immense », ou enfin cette planche de bois dans laquelle se plantent ces espèces de clous géants et inquiétants maniés par une femme également inquiétante. On s’émerveille également devant l’intensité de Nadège Prugnard : voilà quelqu’un qui est là, et qui envoie, avec force, conviction des mots puissants. Ce ne sont pas ses provocations un peu gratuites et qui ne sentent finalement pas trop le soufre (« Qui veut m’enculer ? » lance t’elle après avoir brandi un tableau représentant la maternité) qui en imposent, mais sa présence, ce besoin forcené d’affirmation.

Mais de là né également le déséquilibre du spectacle : Pierre Meunier est physiquement écrasé par sa partenaire. Un peu gauche, hésitant, il aurait sans doute pu être émouvant. Mais la confrontation avec le « bloc » Prugnard sème le malaise tant leur capacité à remplir une scène est inégale. La multiplicité des machines, bien qu’amusantes, tire le spectacle vers l’anecdote : elles ralentissent le cours de la pièce, la rendent trop décousue, sans unité aucune. Les acteurs se retrouvent au service des machines, et les machines ne sont pas toujours au service du propos. On ne s’ennuie pas, mais Sexamor aurait largement gagné à être plus ramassé, plus construit (même sous couvert de bordel), et on se dit que ça manque grandement d’un regard extérieur fort pour donner de la cohérence à l’ensemble, tout en respectant le projet de Meunier, et la force de Prugnard.

La toute fin du spectacle donne un peu de cohérence à l’ensemble. Mais c’est un peu tard. Dommage que tout ne soit pas de la même tenue. Une semi-réussite donc, audacieuse, mais bancale.

Chronique film : Tetro

de Francis Ford Coppola.

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Aveuglé ? Clique.

Point de suspense inutile : Tetro est une pure merveille. Difficile de définir ce film : à la fois classieux comme un polar ricain, exubérant et onirique comme du Fellini, ample et ambitieux dans sa forme, mais évidemment personnel et intime pour Coppola. Une espèce de film somme donc pour le maestro, conjuguant les influences de ses origines et de ses maîtres, un formalisme absolu au service d’une puissance de narration incroyable. Dès les premières images, on est scotché par la beauté de la photo, ce noir et blanc contrasté, tranchant. On pense à Rusty James, bien sûr, de par la photo, et le thème. Mais Tetro est beaucoup plus ambitieux et plus profond dans son intention.

Tetro est un film sur la famille, et la place de chacun dans la famille. Comment survivre à sa famille, comment s’y faire une place, comment se pardonner et comment pardonner, comment accepter. Le chemin est difficile pour Tetro et son très jeune frère Bennie. Il y a un sacré passif dans cette famille : un père chef d’orchestre célèbre et charismatique, la mère de Tetro morte dans un accident de voiture alors qu’il conduisait, une jeune fille qu’il aimait et que son père a épousé… Tetro a choisi la fuite pour survivre. Miranda est tombée amoureuse de lui et l’aide à se reconstruire. Ou plutôt à se construire. Car Tetro, étouffé par son père dans ses aspirations d’écrivain (« il ne peut pas y avoir deux génies dans la même famille » dit-il, lapidaire), n’a pas réussi à extérioriser ses sentiments et son talent. L’arrivée de son petit frère sert de déclencheur à la révélation des secrets de famille.

Dans TetroCoppola nous raconte à la fois son histoire passée sous forme d’une espèce d’auto-fiction, et projette en même temps ses angoisses de père dont les deux enfants suivent une voie similaire à la sienne. Replonger da

ns le passé pour se projeter dans l’avenir le mieux possible, pour ne pas refaire les erreurs commises par les parents, c’est le challenge que se fixe Coppola. Et sous sa caméra, cette histoire prend un dimension folle. Parce que Coppola n’est pas manchot de la caméra. Sa mise en scène est somptueuse, puissante, notamment dans la deuxième partie du film. Il joue énormément avec les lumières, lumières qui aveuglent lors de l’accident de voiture, lumières de la célébrité qui attirent et aveuglent en même temps. Et puis quelles merveilles que ces scènes oniriques, surréalistes : une mer qui envahit une scène, une poupée vivante qui se désarticule, ou encore cet enterrement magistral qui part de l’immensité de la salle, pour se concentrer sur une baguette de chef d’orchestre.

Un très grand moment donc qui signe le retour en fanfare du maître. Brillant et intense.

Chronique film : Invictus

de Clint Eastwood.

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Un ballon de rugby ne reste pas longtemps solitaire.
Clique avant la ruée. 

Clint Eastwood prouve encore une fois que simplicité n’est pas synonyme de simplisme. Invictus est magnifique, car magnifiquement lumineux, évident. J’ai passé 2h entre rire et larmes (certes ma super sinusite a particulièrement exacerbé la partie larmes). Sur un sujet vraiment casse-gueule (si, si, avouez), l’élection de Nelson Mandela et la façon peu orthodoxe qu’il utilise pour unifier l’Afrique du Sud, un des pays, si ce n’est le pays le plus clivé des années 1990. C’est en soutenant l’ascension spectaculaire de l’équipe de rugby sud-africaine, les Sprinboks et leur conquête de la coupe du monde en 1995 que Mandela pose la première pierre de la difficile mission qu’il s’est fixé, construire une nation soudée, où les discriminations et préjugés réciproques s’effacent.

Sous l’aspect un peu « anecdotique » de cette méthode, et derrière le lissage (inévitable ?) du film, qui omet quelques détails sur cette finale 95 qui ont cependant leur importance, Eastwood arrive cependant à réaliser un film très profond, et d’autant plus efficace que le bougre sait parler au coeur et aux tripes des gens pour mieux leur agiter les neurones. Et le parallèle avec la méthode de Mandela (impeccable Morgan Freeman, mais on en attendait pas moins de lui) est frappante : Eastwood/Mandela, même combat, où comment utiliser ce qui fait vibrer les gens pour mieux réveiller les consciences, l’art et le sport, deux « disciplines » a priori futiles, inutiles, sans bénéfice matériel, et pourtant d’essentiels facteurs d’évolution des mentalités. D’ailleurs Mandela utilise également l’Art, la poésie, pour réussir à rester debout durant sa détention notamment. Et il partage ce poème, ce socle (Invictus de William Ernest Henley dont je vous conseille vivement la lecture) avec le capitaine de l’équipe de rugby.

Partage, générosité, connaissance mutuelle, voilà les valeurs avec lesquelles Mandela dirige. Il force les joueurs de l’équipe à réaliser une tournée dans les quartiers sud-africains : mal perçue au départ par les joueurs (qui auraient préféré se ménager avant le tournoi), cette tournée sera pourtant la source de leur force. Très beaux plans que ceux de ces culs blancs à l’abri dans leur bus qui traversent et découvrent les quartiers miséreux de leur pays. Médiatisée (Mandela prône la paix, mais a bien les pieds sur terre), cette tournée va souder derrière l’équipe tout un pays, et va ancrer l’équipe dans la réalité d’un pays. Et c’est par le collectif, au sein de l’équipe, autour du stade et aussi en dehors, que cette finale va devenir un moment historique, symbolique de la réconciliation d’un peuple.

On sent chez Eastwood une véritable fascination pour Mandela, un respect immense pour son combat, son parcours, sa force de conviction, sa grande sagesse sans naïveté. Très beau plan en clair-obscur de Mandela habillé en blanc, travaillant dans son bureau plongé dans l’obscurité. Un ange blanc qui se détache de l’obscurantisme : cet homme là a dépassé toutes les petitesses humaines pour atteindre une sagesse lucide et éclairée. Il n’est pas facile de pardonner, c’est un chemin long et douloureux. Atteindre une telle grandeur d’esprit, après avoir vécu le pire, tout en restant intrinsèquement tourné vers les autres est immense. Et pourtant il n’est qu’un homme, comme nous le renvoie sa fille rancunière.

La caméra d’Eastwood est très souple, féline, tout le long du film. Evidente. Et faire simple n’est pas simple. Et même si, comme d’habitude, je déplore son goût pour la musique sirop, et les ralentis un peu too much, Invictus est un sacrément beau moment, qui touche là. Profondément.