Chronique livre : Onze histoires de solitude

de Richard Yates.


Chacun dans sa bulle.
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Après La Fenêtre Panoramique, force est de constater que Yates s’impose comme un outsider très intéressant de la littérature américaine de la deuxième moitié du XXème siècle. Si ses Onze histoires de solitude sont un tout petit peu inégales, et d’une écriture sans beaucoup de flamboyance, il faut cependant reconnaître un immense talent de portraituriste à Yates.

Il réussit à doter ses personnages de caractère, ou plutôt il réussit à les rendre vivants avec beaucoup de talent. Il concentre son attention notamment sur leur gestuelle, leurs mimiques, comme révélateurs de leurs sentiments. On est pas dans le descriptif au premier degré ici, mais plutôt dans une vision assez cinématographique de la littérature. Les scènes se déroulent sous nos yeux, et c’est au spectateur-lecteur de faire sa propre interprétation des scènes. Et ça fonctionne très bien puisque sans jamais sombrer dans aucun misérabilisme, on ressort du livre le cœur serré de tant de solitude, d’incapacité à communiquer, à se comprendre, à vivre ensemble.

La première nouvelle, sur un enfant inadapté, en quête d’amour, mais totalement incompris est assez déchirante : l’institutrice est gentille comme tout, elle fait tout ce qu’elle peut, mais elle passera quand même à côté, l’enfant ne peut s’empêcher de tout saboter. Il n’y a pas de coupable, de gentil ou de méchant chez Yates, juste une juxtaposition d’êtres dont la compréhension mutuelle ne pourra jamais se faire, faute de mots, de temps, de patience.

C’est beau, très intelligemment fait, et on oublie la vraie-fausse platitude de l’écriture, pour savourer chacune de ces très courtes nouvelles qui en racontent pourtant beaucoup. Un très beau moment.

Chronique livre : La Guerre et la Paix

de Léon Tolstoï.

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Ahhh tu fais le malin ?
Dis moi de quel film est tiré ce photogramme.
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Yipiha, me voilà enfin venue à bout de La Guerre et La Paix après de multiples tergiversations. Non pas que le roman soit barbant, bien au contraire, mais il y a là une pavasse tout de même très conséquente. J’avoue me sentir beaucoup plus à l’aise dans l’univers de Tolstoï que de Dostoïevski : plus romanesque, frontal, moins psychologique et torturé, même si je reconnais que le style de Tolstoï, pas aussi flamboyant que celui de Dostoïevski, est essentiellement tourné vers l’efficacité.

Car c’est une des qualités premières de ce livre : il est bougrement efficace. Malgré ses 1500 pages, ses dizaines de personnages, ses multiples rebondissements, on n’est jamais perdu. Grâce à un art du portrait incroyable, Tolstoï réussit à donner vie à tous ses protagonistes, même les plus minimes. On oublie alors la complexité des noms russes pas toujours simples à mémoriser pour reconnaître tel ou tel personnage par un détail qui l’identifie d’un seul coup d’oeil. Telle princesse a la lèvre ourlée, telle autre un sourire radieux. Tel prince baisse le bras gauche, tel autre a le regard perdu. Le système peut paraître répétitif, mais permet donc de ne pas s’interroger en permanence sur le qui est qui. Se débarrassant par conséquent d’une des grandes difficultés des grandes épopées, Tolstoï réussit à déployer sa version de la période 1807-1812 avec un extraordinaire ampleur. Il effectue un va et vient constant entre scènes de guerre et scènes de la vie civile, permettant de donner visage humain aux soldats et autres chefs de guerre dont nous croisons la route.

Loin de glorifier les victoires militaires, Tolstoï fait preuve d’une grand lucidité dans ses descriptions, sans concession. Il minimise le libre-arbitre, et conçoit l’Histoire avec déterminisme. On retient de tout ça l’immense talent de Tolstoï pour raconter l’Histoire et lui donner un visage humain. Passionnant. Un classique.

Chronique livre : Harpoon

de C.W. Nicol.

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Quand les traditions s’accrochent. Clique.

Alors là attention ! Amateur de romans d’aventures plein de fougue, de bagarres, d’amours éternelles, de code de l’honneur, de tiraillements moraux, de chasse à la baleine, stoppe ici ton regard pour lire les quelques lignes qui vont suivre. Harpoon fait partie des grands romans d’aventures totalement méconnus, par un auteur également méconnu. C. W. Nicol a eu la malchance de naître au milieu du XXème siècle soit un siècle trop tard par rapport aux grands romanciers d’aventures du XIXème (Melville, Stevenson, Conrad, London…) Harpoon est paru en France en 1987, et, probablement desservi par son grand classicisme stylistique complètement passé aux oubliettes. Heureusement qu’un conseiller avisé m’a parlé de ce roman, déniché pour une bouchée de pain d’occaz sur la toile (lecteur, tu sais ce qu’il te reste à faire mmm ?).

Harpoon raconte, au travers des parcours d’une poignée de personnages forts, judicieusement sélectionnés, la transformation du Japon féodal et traditionnaliste de la fin du XIXème siècle aux prémices de la société “moderne”. Une période de l’histoire japonaise qui était pour moi complètement méconnue. C’est donc avec passion que j’ai découvert la mutation pour le pire et le meilleur de la société japonaise. Le sujet en lui même est un grand sujet, d’une extrême richesse, et permet à Nicol de développer une belle panoplie de thématiques qui semblent lui tenir particulièrement à coeur. Il ne fait pourtant jamais preuve d’aucun manichéisme, même si on sent son coeur pencher nettement du côté de la vision nipponne des choses.

L’écolo que je suis ne peut être que touchée par la vision du monde de Nicol, à la fois attentif aux petites beautés de la nature (une araignée dans sa toile, la couleur d’une fleur…), mais également capable d’une belle hauteur de vue. Les scènes de chasse à la baleine, loin d’être difficilement supportables comme celles de Moby Dick, reflètent au contraire tout le respect dû à ces nobles mammifères. Elles sont dures bien entendu, mais la vision orientale de cet acte n’est pas comparable à la vision occidentale. Dans le premier cas c’est une chasse de subsistance et chaque parcelle de l’animal est utilisée. Les baleiniers occidentaux eux, pratiquent une chasse industrielle, uniquement vouée à l’approvisionnement en huile de baleine pour les lampes. Ils délaissent les carcasses dans l’eau, gâchant ainsi une viande précieuse, et appauvrissant l’océan de ses occupants. Cette confrontation de méthodes et de finalités sert de métaphore à la confrontation des modes de pensées japonais et occidentaux.

Sans jugement de valeurs de la part de Nicol, on découvre (ou on redécouvre) les mécanismes de la société traditionnelle japonaise, basée sur le respect : respect de la hiérarchie sociale, de l’environnement, de la tradition. Mais ces mécanismes ne sont pas sans défaut, et l’intrusion de la société occidentale, via les baleiniers et plus généralement le commerce, révèle les failles de cette société ancestrale : une société de classes sociales figées, dans laquelle les traditions permettent aux classes dominantes de se perpétuer, de manière autoritaire, sans possibilité d’amélioration des conditions de vie. Bien que complètement destructrice et irrespectueuse de l’environnement, la société occidentale porte cependant en elle quelques valeurs plus humanistes, et notamment une certaine égalité (toute relative) entre les individus, qui permet l’évolution individuelle de l’homme d’une classe sociale à une autre. Nicol expose ces différences, sans avoir la volonté de démontrer quoi que ce soit, mais on se dit cependant que le mélange des deux cultures, inéluctable, aboutira à une société schizophrène, tant les deux visions du monde semblent irréconciliables. Le livre éclaire donc magnifiquement les racines du Japon d’aujourd’hui, sous ses aspects de roman d’aventures foisonnant.

Parce que le livre se dévore, littéralement. On est complètement happé par les aventures de Sadayori (le samouraï solitaire), Jim Sky (le petit baleinier nippon, qui devient capitaine d’un navire américain) et Saburo (le frère sacrifié qui reste au village), on vibre aux rythmes des bagarres, et des moments d’attente, des scènes d’amour, pris dans l’incroyable richesse de ce roman à l’écriture classique mais très belle. Harpoon est à ma connaissance le seul roman traduit en français de C. W. Nicol, et c’est bien dommage, puisque ce gallois d’origine a aujourd’hui pris la nationalité japonaise, et écrit dorénavant en nippon. Pas simple.

Harpoon est un grand roman humaniste, écolo, captivant, riche et bouleversant. Mes respects C. W. Nicol-san. Domo Arigato.

Chronique livre : L’Origine – Simple indication

de Thomas Bernhard.

Et à quoi va aboutir une enfance dijonnaise ?
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Bien que sans doute assez anecdotique dans l’oeuvre de Bernhard, la publication posthume de Mes prix littéraires a cependant la grande qualité de donner envie de découvrir plus profondément l’oeuvre de l’écrivain, et notamment ses écrits autobiographiques. En effet à la lecture de cette compilation de textes épars, on ne cesse de s’interroger sur l’origine des pensées et comportements de cet homme. En gros, comment a t’il pu en arriver là, à ce point de dégoût et de désespoir, cette incapacité à se réjouir de choses dont le commun des mortels se rengorgerait avec délectation ? Quelques éléments de réponses sont apportés par L’origine – Simple indication, qui vient, comme par un fait exprès répondre à certaines de mes interrogations.

Bernhard naît d’une mère vite célibataire, mais son enfance (visiblement heureuse) est essentiellement marquée par ses grands-parents maternels, intellectuels et anarchistes. L’éducation qu’ils lui prodiguent, bien que riche en affection et en culture, ne font pas vraiment de lui un excellent candidat pour les études secondaires qui l’attendent. En effet, dans l’Autriche des années 30 et 40, le système éducatif est aux mains des nazis. Et c’est donc à Salzbourg, dans un pensionnat et un collège nazi (puis catholique après la fin de la guerre) que Bernhard passe les années les plus perturbantes de sa vie.

L’Origine est du pur Bernhard. Il y creuse en profondeur ses thèmes, à coup de phrases lancinantes, circulaires. Telle une toile d’araignée, ses mots s’enroulent dans les méandres du cerveau du lecteur pour y injecter une part du poison qui lui a été administré par ses objets de dégout. Et des objets de dégout il n’en manque pas. Bernhard s’en prend avec méthode et virulence à la ville de Salzbourg. Trop belle, et trop montagnarde, l’écrivain explique qu’elle est le ferment même du mal, et que d’une telle ville ne peut germer rien de bon. Le sport comme opium du peuple, les gouvernements dont la survie passe par l’abrutissement des masses, les parents en goules destructeurs d’enfance, le nazisme et le catholicisme bien sûr, sont les sujets de prédilection de L’origine, et l’immense talent de Bernhard permet avec sa langue admirable de pénétrer les arcanes de sa pensée contestataire. Les critiques sont extrêmement virulentes, provocatrices, mais sincères, et Bernhard apparaît comme un survivant de toute cette violence physique et morale infligée pendant des années.

L’Origine est un livre dur, honnête, déserté par l’humour grinçant habituel de l’auteur, et qui dévoile, par le côté intime les conséquences de l’Histoire sur l’Homme en train de se construire. Ravageur.

Chronique livre : Zéroville

de Steve Erickson.

Pour prendre mon pied avec toi, clique.

Un livre dont le titre est un hommage à Alphaville de Godard sur un autiste au crâne tatoué d’une scène d’une Place au soleil qui passe sa vie dans les salles de cinéma, voilà qui était alléchant. Le livre d’Erickson est un peu un OLNI, qui déroute, agace, passionne tour à tour. Je vous avoue que je ne sais pas vraiment par quel bout le prendre. Le livre raconte le parcours de Vikar, un gars de Pennsylvanie qui arrive à Los Angeles pour assouvir sa soif de cinéma. Autiste, soumis à des attaques de violence quand quelque chose l’agace (du passif familial a furieusement tendance le hanter), Vikar comprend mal le monde qui l’entoure, découvre une ville, La ville du cinéma, désertée par le Cinéma (du moins l’idée absolue qu’il s’en fait).

Le début du livre est un peu laborieux, accumulant méthodiquement, de façon systématique des références cinématographiques (sans jamais donner les titres des films, accrochons-nous). C’est laborieux, mais justifié puisqu’on est dans la tête de Vikar, enfermés dans ces circuits neuronaux particuliers. Son crâne tatoué est à la fois un répulsif pour les gens qu’il croise et un objet de fascination et de sociabilisation. Vikar rencontre des gens, les bonnes personnes, qui lui permettent de travailler dans le milieu du cinéma, comme décorateur, puis monteur, un monteur de grand talent, complètement barré, qui “emmerde la continuité” et décroche même un prix du meilleur montage à Cannes (du jamais vu, imaginez !).

C’est dans ces passages cinéphiliques qu’Erickson touche quelque chose de très beau. Sa vision du cinéma, comme Art absolu, ayant toujours existé, comme monde en soi, parallèle au monde réel, est vraiment magnifique. On sent que le gars est un obsessionnel, qu’il tire du cinéma sa force, sa vie. Au milieu du livre, Erickson change de forme, change de rythme : les chapitres se mettent à défiler en sens inverse, Vikar s’enfonce de plus en plus loin dans son obsession, dans le Son (la musique qui fait mal aux oreilles) et le roman devient complètement addictif. Certaines phrases sonnent justes et mettent des mots magnifiques sur l’amour du cinéma “Aucun film digne d’être adoré ou détesté ne procure du confort”. En accélerant le rythme, et en bousculant sa forme, Erickson commet des maladresses en tirant son livre vers une sorte de “paranormal”. Dans le fond, c’est assez maladroit, mais la construction est tellement serrée, intelligente, qu’on ne peut s’empêcher d’adhérer.

Livre inconfortable, discutable, bancal et finalement passionnant, Zéroville donne une furieuse envie de cinéma et de littérature. Un grand pied.