Chronique livre : Le Mec de la tombe d’à côté

de Katarina Mazetti.

La couleur, même là où on ne l’attend pas. Clique.

C’est toujours délicat quand on vous prête un bouquin de devoir le critiquer ensuite : si l’intérêt n’y est pas, en dire du mal peut blesser la personne qui vous l’a conseillé avec grand enthousiasme. C’est ce que je craignais avec ce livre dont le quatrième de couverture m’a fait frissonner d’angoisse : une sorte de romance sur fond de « l’Amour est dans le pré ». Hiiii.

Et pourtant. Katarina Mazetti sait y faire la bougresse pour réussir à maintenir son histoire gnangnan hors de la noyade. Par un tour de force assez miraculeux, l’histoire d’amour entre une diaphane bibliothécaire intello et un fermier rustaud tient vraiment bien la route. Et on se demande comment. Usant sur la forme d’un procédé littéraire quasiment infaillible en ce qui concerne le maintien de l’attention du lecteur (des chapitres courts exposant tour à tour l’histoire vue sous deux angles différents), Mazetti compose des personnages profondément humains, qui parviennent à échapper à la caricature derrière leurs stéréotypes. Il y a quelque chose de terriblement noir et cassé dans ces êtres, quelque chose qui a avoir avec la fatalité : un amour inconditionnel et pourtant inéluctablement impossible. Impossible compte-tenu de leur éducation, de la pression sociale, l’amour de ces deux-là est chimique, hormonal, viscéral, deux morceaux qui s’emboîtent pour deux mondes qui ne peuvent pas se rejoindre. Mazetti réussit également dans la composition des personnages secondaires, notamment la collègue de l’héroïne qui « collectionne » les vies des autres, et leur « emprunte » à l’occasion, ou dans son opposé, Martha, femme réduite en miettes parce qu’elle a voulu y croire.

Un très joli moment que ce roman. Sand doute vite oublié, mais beaucoup plus sensible et intelligent que son titre ne le laissait supposer. Ca réveille les papillons dans le ventre.

Chronique livre : Lunar Park

de Bret Easton Ellis.

 

Terby existe en vrai… Clique si t’es courageux.

Moi j’aime bien les cadeaux. Surtout quand ce sont des bouquins, et surtout des bouquins aussi bons que celui-ci. Ca commence comme de l’autofiction, ça se termine en grand n’importe quoi qui fout la pétoche. Bret vient de s’installer avec sa femme (une célèbre actrice de cinéma), son fils et sa belle-fille dans une grande maison avec jardin de la banlieue new-yorkaise. La vie suit son cours difficilement : il n’arrive pas à nouer contact avec son fils Robby, le chien ne l’aime pas, il flirte avec une étudiante, des gamins disparaissent, la peluche-perroquet de sa fille le fait flipper, il a replongé dans la coke. Pas sain sain le gars quoi. Et puis petit à petit les choses partent gravement en sucette : la maison commence à peler, il croit voir le meurtrier en série de son dernier roman pour de vrai, le peluche-perroquet de la gamine l’attaque, il reçoit des emails anonymes…

Fascinant la façon dont Ellis réussit à faire dévier les choses sans jamais qu’on réussisse à dépatouiller l’écheveau : rêve t’il ? est-il sous l’emprise de stupéfiants qui le font complètement dérailler ? En tout cas, l’ambiance qu’il crée est totalement flippante, on se bouffe allègrement les doigts en se demandant quand et comment ça va se terminer, on flaire le bain de sang final (à tort). Ellis est sans aucun doute un maître de l’écriture, à la fois tendue comme une corde de folk, crue, ou au contraire très onirique. Bref, un vrai délice Lunar Park, mystérieux et fascinant. Ca donne envie de lire l’intégrale Ellis… n’est ce pas ? mmmm ?

Chronique livre : Le Bûcher des vanités

de Tom Wolfe.

IMG_1699

Là, tu cherches le rapport avec le titre hein ?
J’aime bien le mystère parfois. Clique.

Il y a vraiment des gens qui ne doutent de rien, et qui ont raison : sortir un premier roman de 900 pages sur la pourriture du monde c’est quand même sacrément couillu. Le Bûcher des Vanités est assez hallucinant de par la maîtrise du récit et de la construction. Malgré quelques longueurs, le livre tient méchamment la route, et si on a parfois envie de le jeter à travers la pièce c’est surtout à cause de ses personnages, tous plus veules les uns que les autres. Parce que oui, lire le Bûcher des vanités ne donne pas forcément une vision de l’humanité complètement sereine, ni une patate d’enfer. C’est un catalogue des pires tares de l’Homme concentrées en quelques personnages : mégalomanie, soif du pouvoir, lâcheté, aveuglement, superficialité… et j’en passe. Ce qui interloque surtout, c’est que ce livre, sorti pourtant en 1987 n’a pas pris une seule ride. J’irai même plus loin en disant qu’à l’heure actuelle, post (et pré ?) crise mondiale, il serait même en deçà de la réalité.

Un trader (comme on dit aujourd’hui) et sa maîtresse percutent un gamin noir dans le Bronx et s’enfuient. Délit de fuite donc. La mère du gosse, trouve du soutien auprès d’un révérend noir influent et retors. La police et le substitut du procureur, sous l’influence puissante des médias et des élections toutes proches dénichent le trader et trouvent en lui, non seulement un symbole de l’impartialité de le justice, mais surtout un parfait bouc émissaire. Oui, parce qu’en fait, ce n’était pas lui au volant… C’est donc une totale toile d’araignée dans laquelle est embrouillée le trader et plus il se débat moins il s’en sort.

C’est d’une drôlerie noire dévastatrice, mais le Bûcher des vanités nous livre un monde dans lequel il n’y a rien à sauver. On est incapable d’éprouver la moindre sympathie pour un seul des personnages tant ils sont odieux chacun dans leur style : les riches n’ont qu’une envie, devenir encore plus riches en écrasant la gueule des autres (genre Rolex vous voyez ?). Les classes moyennes convoitent le mode de vie de riches (argent, maîtresses, …) etc… A la fin du livre, j’avais envie de revoir un épisode de Casimir.

Un (long) moment passionnant donc à la lecture de ce bouquin, mais pas forcément un « bon » moment. Vous suivez ?

Chronique livre : I.G.H.

de J. G. Ballard.

Pour aller plus haut : clique. Mais méfie-toi.

Oh nom de Dieu. Sortie toute bousculée du dernier volet de la « trilogie du béton » de ce cher Ballard. Pas de doute, c’est une grosse calotte tant le pépère va loin dans l’horreur et le glaçant, et toujours avec du fond sans fond, une capacité d’analyse du monde moderne hors norme. C’est grand.

Après avoir étudié la folie des axes dans Crash, puis le morcellement de l’espace dans L’île de béton, Ballard s’attaque à une autre symbole du monde moderne : les Immeubles de Grande Hauteur. Constructions qui cristallisent le rêve des architectes, jouets immenses et tout en un dans lesquels on dort, on consomme, on se distrait, on travaille parfois, immeubles de luxe pour bourgeois arrivés ou riches professionnels reconnus et respectés, les tours deviennent sous la plume de Ballard un véritable cauchemar.

Ce qui frappe tout d’abord c’est que Ballard commence ses histoires à partir du moment où tout bascule (c’était également le cas dans Crash et L’île de béton). Là où n’importe quel écrivain décrirait patiemment le contexte sociologique qui fait que ça dégénère, Ballard commence son roman à l’instant où l’équilibre se brise : ici, le premier chapitre se nomme « masse critique », cette masse critique, c’est le taux de remplissage maximal de l’immeuble (50 étages, 1000 appartements, 2000 habitants), et c’est le point de rupture de l’équilibre de l’édifice. On sombre donc très rapidement dans « l’anormal », et dans l’horreur, et pourtant, Ballard réussit à tenir la distance, à ne pas lâcher le morceau et à aller toujours plus loin dans l’anticipation des réactions humaines. C’est vraiment impressionnant de voir de quelle manière, il creuse son idée jusqu’au bout. Une fois atteinte cette masse critique, les habitants de la tour commencent à ne plus vouloir en sortir. D’ailleurs, à part leurs jobs (qu’ils délaissent progressivement), les habitants de la tour n’ont pas d’amis à l’extérieur. Il s’est construit dans la tour une société repliée sur elle-même et qui se croit auto-suffisante. Cette société est bourrée de codes (les familles avec enfants dans les étages inférieurs constituent la caste la plus basse du bâtiment, viennent ensuite les professions libérales aisées, et enfin tout en haut la grande bourgeoisie). La tour elle-même, son « corps » porte en elle l’essence des divisions entre ses habitants.

Les gens sont pour la plupart désignés par leur profession : untel est chirurgien, cet autre architecte, celle-là hôtesse de l’air. Etrange paradoxe qui fait que la division de la tour en secteurs séparés dépend du statut social à l’extérieur de la tour, alors que ses habitants, progressivement refusent de la quitter. Elle est considérée comme une entité vivante, parcourue par un complexe réseau de canalisations, qui va auto-générer son fonctionnement propre, revenir à un état primitif. L’augmentation de l’entropie est rapide à mesure que l’organisation sociale à l’intérieur de la tour explose. Les habitants reviennent à une sorte d’état animal. Mais pas tout à fait. Corrompus par des vies trop faciles, ce retour à un stade primitif s’en trouve dévoyé, déviant. Toutes les symboles du monde moderne sont détournés : non seulement l’hygiène disparaît, mais ils s’en délectent, certains se laissent mourir de faim, les enfants sont laissés à l’abandon… même les basiques des sociétés animales (protéger sa progéniture, trouver de quoi subvenir aux besoins élémentaires de la survie…) sont foulés aux pieds par cette énorme masse de privilégiés auto-destructeurs.

Le livre est extrêmement frontal, et digne des meilleurs films d’horreur. On imagine aisément Carpenter plonger dans son adaptation par exemple (après recherche, un réalisateur a bien fini par être attiré par IGH : Vincenzo Natali, à qui ont doit Cube. Mouais). Pas franchement optimiste le roi Ballard sur l’évolution de la société, c’est glaçant et passionnant. Et dire que la mode des grandes tours a repris du poil de la bête. Ca fout drôlement les boules.

Chronique livre : L’île de béton

de J.G. Ballard.

 

IMG_2326ret_800

Tente de cliquer pour renouer le lien.

Sacré Ballard. Il nous livre dans ce court roman une réflexion vertigineuse sur les dérives de la modernité, sur la fragmentation du monde qui provoque la fragmentation des êtres.Deuxième livre de la « trilogie du béton », débutée par Crash, l’île de béton est totalement cohérent avec son prédécesseur, tout en lui ajoutant une dimension supplémentaire.

Un architecte marié, avec maîtresse, rentre chez lui. Sur l’autoroute, dans sa Jaguar, il roule trop vite, et passe par dessous bord. Il échoue alors dans un terrain vague, entouré de remblais infranchissables sur lesquels reposent des bretelles d’autoroutes surchargées. Blessé, il devient incapable de s’échapper de cet enclos, coupé du monde, alors même que cerné de milliers de gens, qui ne font que passer à grande vitesse. Il espère que les secours vont arriver rapidement. Mais rien ne se pointe à l’horizon.

Ballard explore à travers ce livre à nouveau le thème du corps. Le corps du héros, habitué au confort de sa douillette vie va devoir s’endurcir, se modeler pour s’adapter à son nouvel environnement, sa nouvelle existence. L’île est son corps, pleine de vestiges d’humanité et de nature résistante, de fossés comme des cicatrices courants sur et sous la surface. On peut y voir une réflexion sur le corps, mais surtout une réflexion sur la place de l’homme dans son environnement. En se coupant de la nature, l’homme se coupe lui-même, et donc des autres. La fragmentation de l’espace provoque la fragmentation de l’être et par conséquent la perte de l’humanité et au final, la disparition de l’espèce. Ce n’est qu’en se reconnectant avec son milieu que le héros gagne en humanité, et retrouve (peut-être) les liens qu’il avait perdu avec sa famille.

Ce livre confirme donc avec force qu’il faut bien sûr voir en Ballard bien au-delà des apparences d’écrivain porno-trash de Crash, mais bien en un observateur lucide, un décrypteur implacable des travers humains et de leurs conséquences. Dur, essentiel et potentiellement bougrement cinématographique.