Chronique livre : La Fille sans qualités

de Juli Zeh.

fillesansqualites_300Blablablablabla. Ouf, voilà ma pavasse des vacances achevée, et j’en suis assez contente. Pas du livre, mais d’avoir pu le terminer rapidement grâce à quelques heures de liberté. En 2007 paraissait donc La fille sans qualités, épais roman contemporain écrit par une jeune avocate allemande et bourlingueuse, Juli Zeh. Je me souviens vaguement d’avoir entendu parler du bouquin à l’époque, il me semble qu’il avait fait sensation. Mouais.

Le projet de Juli Zeh ne manque pas d’ambition. Au moyen de personnages en apparence anodins (des lycéens et des profs), mais en réalité “bigger than life”, l’auteur s’est lancée dans l’entreprise couillue de décrire une génération, la génération post-11 septembre, post-guerre en Irak. La voilà donc qui met en scène ses protagonistes dans un jeu machiavélique. Ada et Alev, deux lycéens, manipulent avec dextérité un professeur de sport gentil comme tout. Ça finit mal nous dit le quatrième de couverture pour nous allécher (un “bain de sang”), en fait tout ça finit plutôt très bien si on considère la perversité des personnages. Du coup, mon esprit malsain a poussé un petit soupir du genre “tout ça pour ça” après avoir refermé le livre.

Ada, c’est la fille sans qualités du titre. Sans qualités à prendre plutôt dans le sens de in-qualifiable, c’est à dire impossible à qualifier. Grosso modo, Ada se définit comme un produit du nihilisme et de l’Histoire, une nouvelle étape de l’évolution de l’espèce humaine (rien que ça) qui ne croit en rien, à qui tout est égal, ou plutôt à qui tout est équivalent. Dans ce désert de désirs, la seule alternative possible pour secréter de l’adrénaline est le jeu, un jeu dangereux dont les règles sont inventées au fur et à mesure par l’impuissant (au sens physique du terme) Alev. Dans ce qu’Ada et Alev considèrent comme un désert intellectuel, peuplé de “princesses”-cruches ou de rockers-déjàdépassés, leur brillante intelligence laisse tout le monde KO, et ils en jouent comme de petits démons.

L’ambition de Juli Zeh est donc immense de vouloir décrire une nouvelle génération d’adolescents, revenus de tout, déjà vieux avant d’être

jeunes, enfants de familles malmenées, qui ont dépassé le stade de la carapace de protection contre l’extérieur pour une absence totale de désirs, de croyances ou de sentiments. L’idée n’était pas mauvaise, malheureusement, la réalisation l’est beaucoup plus. J’avoue déjà avoir du mal à trouver de l’intérêt dans ces personnages “bigger than life”, à l’intelligence ultra-développée qui ne parlent que par sous-entendus qu’eux seuls et l’auteur peuvent comprendre, contrairement à la pauvre cervelle du lecteur moyen. Juli Zeh est probablement brillante, mais pas suffisamment pour qu’on y croit vraiment. Les dialogues sont faussement profonds, laborieux et au final assez mauvais. Par ailleurs, Zeh est affligée d’une tare que je croyais franco-française : le recours à la référence culturelle à outrance. C’est plombant de se voir imposer une culture qui n’est pas la nôtre (pas la mienne en tous cas) à longueur de pages. Ça rebuterait presque de se plonger dedans. Mais surtout, le principal défaut de La fille sans qualités, c’est sa totale absence de style. Quelle lourdeur, quel verbiage, que de blabla pour rien. Le même livre réduit au tiers aurait été nettement plus intéressant, mais Zeh dans sa folle ambition d’écrire un grand roman contemporain se plaît à en rajouter des tonnes, et ce, dans un néant stylistique abyssal.

On lit le livre en serrant les dents, à la recherche d’une seule phrase un peu bien écrite qui montrerait qu’il y a une écrivain sous cet épais manteau de mots. Mais non. Et c’est dommage. Il y a dans ce livre des idées, de la culture, de l’ambition, mais pas encore d’écriture. A voir ce que son nouveau roman va nous raconter sur l’évolution littéraire de la demoiselle.

Chronique livre : La chambre claire – Note sur la photographie

de Roland Barthes.

Comment chroniquer un essai ? Voilà la question que je me pose tout de suite maintenant. Pour un roman, je commence à avoir quelques réflexes quand je sèche vraiment. “Interroge-toi sur le style, les personnages, l’ambition, la finalité” me dis-je quand rien ne vient. Mais pour un essai comment faire ? quelle accroche ? quelle réflexion supplémentaire puis-je moi apporter par rapport à la réflexion que constitue l’essai ? Pas grand chose sinon rien. Alors comment ?

Tomber nez à nez sur un livre de Roland Barthes traitant de la photographie constitue ce qu’on pourrait dire un méga coup de bol, et c’est sans trop de questions que je me suis lancée dans La chambre claire, m’attendant à moitié à ne rien comprendre, mais bien décidée à m’accrocher tout de même. Le plus curieux dans cet essai, c’est la grande modestie de l’entreprise, qui relève plus de l’auto-analyse, que d’une volonté d’imposer ses vues à qui que ce soit. Barthes aime la photographie, ou plutôt certaines photographies qui le bouleversent, et cherche à comprendre pourquoi. Pourquoi ce sont ces images qui le travaillent précisément, pourquoi ces images qui le bouleversent sont-elles des photographies et non un autre type d’image ?

Comme il le dit lui-même Barthes n’est en aucun cas photographe. Il lui reste deux rôles potentiels à jouer vis-à-vis de la photographie, celui de sujet, qu’il évacue assez rapidement, et celui de spectateur, qu’il développe longuement. Pourquoi en tant que spectateur certaines images le hantent ? Afin d’éclaircir ce mystère, Barthes se lance dans une quête introspective. Il rassemble les images de sa vie (grands classiques autant que photos de famille), et au fur et à mesure de leur examen, essaie d’en extirper les raisons pour lesquelles elles signifient quelque chose pour lui. Le livre est ainsi parsemé de photos (en noir et blanc, mode qu’il considère comme le seul moyen de faire de la photo), et que voulez-vous, réminiscence d’enfance, j’ai toujours adoré les illustrations dans les livres. Je ne vous déroulerai pas l’ensemble des réflexions que Barthes mène dans La chambre claire, mais seulement quelques points qui m’ont touchée.

Il différencie tout d’abord les images qui plaisent de celles qui bouleversent (je vous le fais avec mes mots, les siens étant pour moi un peu obscurs). Certaines images évoquent ainsi un contexte, par exemple social, dans lequel on se projette, ou dans lequel on reconnaît quelque chose. Ces images plaisent parce qu’elles convoquent un vécu, une sensibilité, ramènent vers elles des connaissances qui permettent de l’analyser. D’autres images, plus rares, en plus des qualités précédemment citées, plus que de rameuter vers elles la réflexion du spectateur, projette vers lui une flèche qui lui perfore le coeur. Cette flèche, ça peut être un détail de l’image, ou une attitude, enfin un quelque chose présent ou non sur la photo, qui va venir hanter le spectateur. J’aime cet idée de la petite chose, complètement intime et non transposable à un autre individu, qui transforme une photographie en un objet unique pour celui qui la regarde. Barthes appelle ça le champ aveugle, ce qui n’est pas directement sur la photo, ou qui n’en est pas le sujet, mais qui existe tout de même pour celui qui la regarde.

Un autre point intéressant de la réflexion de Barthes, c’est que la photographie est la seule technique qui fige un instant du temps passé qui a été, qui a existé. Le cinéma ou enregistrer des sons est différent puisque ces techniques emmagasinent des plages de temps, dans un processus dynamique (qui induit un avant, un après et un hors-champ), alors que la photographie fige dans le temps ce qui a existé, et qui n’est de toutes façons déjà plus. La photographie est en cela très perturbante qu’elle représente quelque chose de déjà mort, quelque chose qui a été, et qui n’est plus, mais qu’on peut continuer à voir (“...cette image qui produit la Mort en voulant conserver la vie”). Barthes évoque également la très belle image de la lumière qui transite via la photo, lumière émanent du sujet photographié, qui défie le temps pour venir toucher, via la photographie le regard du spectateur. J’aime cette idée de transmission d’une lumière, de lien invisible qui se crée entre le sujet et le spectateur, au delà du temps, et d’autant plus fort que le sujet est connu ou reconnu ou que le “champ aveugle” est présent.

La chambre claire n’est pas un ouvrage d’analyse photographique, de dissection de ce qui fait une bonne photo ou une mauvaise, c’est plutôt une interrogation personnelle, intime, subjective du regard de Barthes sur la photographie. Et c’est par ce côté personnel, justement, que La chambre claire touche et passionne, par cette volonté de ne pas en imposer, mais d’être sincère, que le livre nous amène à nous interroger sur notre propre regard de spectateur. Passionnant.

Chronique livre : Des éclairs

de Jean Echenoz.

Voilà un drôle de petit bouquin que celui-ci. Récemment un peu désappointée par Les Grandes Blondes, que j’avais trouvé déjà daté, c’est avec méfiance que je me suis lancée dans ce livre, hautement vanté par la critique en cette rentrée littéraire. Bien m’en a pris, tant l’écriture d’Echenoz, en racontant une histoire du passé, semble avoir pris un sacré coup de jeune.

Se plaçant dans la position du narrateur omniscient, mais également férocement critique envers son héros, Echenoz nous raconte l’histoire romancée du grand inventeur Nikola Tesla, scientifique encore aujourd’hui méconnu, et qui a pourtant inventé une quantité incroyable de choses, dont par exemple, le courant alternatif, la radio, le radar ou la télécommande (je vous conseille d’aller lire la biographie du sieur, assez impressionnante). Echenoz pour se permettre une grande liberté avec son sujet renomme Tesla en Gregor, et déroule son histoire de manière taquine et délicieusement irrespectueuse.

Sans aucun angélisme, l’écrivain dresse le portrait d’un homme brillant, beau, bref aux nombreux atouts, qui ne cesse de passer à côté de sa vie. Trop intelligent, trop intransigeant, trop m’as-tu-vu, trop asocial, trop spécial, trop en dehors, Gregor est incapable de gérer sa vie, et après quelques années fastes, finit seul, dans la misère au milieu de ses pigeons. Héros trop évident, le personnage composé par Echenoz devient progressivement le anti-héros total, gâchant chance sur chance, sa brillante intelligence, faute de ne pas savoir écouter les gens qui l’entourent, d’être trop enfermé dans son monde, dans ses principes, dans son incapacité à garder pied dans la vie quotidienne. Le narrateur nous le fait bien sentir, après tout il n’a eu que ce qu’il méritait, mais en même temps, comment ne pas être ému, ne pas ressentir de l’empathie pour ce raté magnifique auquel la société moderne doit tant de choses ? Comment peut-on raté sa vie privée avec autant de méthode, alors que son cerveau contient tous les germes de la science, toutes les idées les plus brillantes et innovantes du siècle ?

Le parallèle avec le film de David Fincher, The Social network, bien que surprenant est pourtant évident : deux hommes à la cervelle sur-développée, mais voués à la solitude éternelle par leur incapacité à s’intégrer au monde. Et c’est assez bouleversant. Des éclairs n’est pourtant pas un livre triste (contrairement au film de Fincher d’une grande mélancolie), tant l’écriture légère, les phrases courtes, le regard distancié et moralisateur du narrateur sont irrésistiblement drôles. On rit souvent sur le moment, et puis on réfléchit, et c’est très beau. Finalement, Des éclairs me donne envie de découvrir un peu plus Echenoz, de regarder mes prises électriques, ma radio et mes télécommandes avec plus d’émotion, et de me méfier un peu plus des pigeons. Un bon bilan.

Chronique livre : Naissance d’un pont

de Maylis de Kerangal.

naissance_d_un_pont_450Naissance d’un pont raconte la naissance d’un pont, ou plutôt les histoires des gens et des lieux qui gravitent autour de la création de ce pont. Naissance d’un pont est donc un roman choral, même si raconté à la troisième personne. Dans ce genre casse-gueule, qui commence à accumuler les très grands livres et les très grands auteurs (Laurent Mauvignier, Nancy Huston), il n’est pas simple de tirer son épingle du jeu. L’implacable réussite de Naissance d’un pont n’en est que plus brillante, tranchant de manière abrupte avec l’intimisme des auteurs précédemment cités, pour se diriger vers un lyrisme et une amplitude impressionnants.

La première chose qui saute à la figure quand on commence Naissance d’un pont, c’est l’énergie. L’énergie qu’il y a dans cette écriture là est absolument incroyable, ébouriffante, voire par moment quasiment asphyxiante. Accumulant

dans des phrases immenses, nombre de propositions courtes, riches, diverses, foisonnantes, de Kerangal coupe le souffle au lecteur en imposant un rythme échevelé, à la mesure du rythme effréné du chantier de construction. Parfois un peu systématique, compact et trop composé, ce style tour à tour émerveille et agace. Mais l’ensemble que forme le roman qui en surgit est tellement vivant, fourmillant, qu’on oublie vite les agacements ponctuels pour vibrer avec ces personnages tous plus vrais, vivants les uns que les autres.

Maylis de Kerangal n’a pas la finesse psychologique de Huston ou Mauvignier, et en prenant un peu de recul sur le livre, on s’aperçoit vite que ses protagonistes ne sont pas sans cliché, quelques-uns étant même particulièrement stéréotypés. La Géographie et l’Histoire, ouvertement imaginaires bien que bourrées de référence, m’ont semblé tout de même par trop fantaisistes. Mais le nez dans le roman, plongé dans ce tourbillon de poussière, ciment, engins de chantier, vies des uns et des autres, difficile de discerner quoi que ce soit, à part cette énergie, le rythme incroyable de ce langage scandé, millimétré, lyrique et ample. Maylis de Kerangal nous enfume brillamment à la force de sa plume.

Outre les vies croisées, et la construction en elle-même du pont, le roman est également une ébauche de réflexion (car on est pas ici dans la réflexion pure, mais dans la description du moment) sur la notion de clivage, de frontière. Ce pont brise la frontière perméable qu’était le fleuve pour faire se joindre deux sociétés diamétralement opposées (voire trois avec la société indienne, l’expression « diamétralement opposées » devenant alors inadéquate), mais sa construction révèle aussi une disparité dans la société entre hommes de pouvoir (le maire, l’entrepreneur), et la bande de crève la faim pressurisée qui est là pour accomplir les désirs des plus grands. Maylis de Kerangal frôle également le thème de l’écologie, comment le chantier est arrêté en période migratoire par exemple, ou comment un personnage prend soudain conscience de ce que la construction de ce pont va anéantir. Mais tout ça ne va pas très loin et reste un peu superficiel.

Naissance d’un pont est le livre de l’instant présent, de l’homme bâtisseur et conquérant qui évite de se poser des questions pour atteindre son objectif, et c’est peut-être ça que de Kerangal veut dénoncer en nous hypnotisant de la sorte. Un parti-pris osé et courageux, mais qui, je vous l’avoue, me laisse un peu sur ma faim. Naissance d’un pont reste sans aucun doute un choc littéraire, une déflagration comme diraient les critiques. Reste à savoir comment vieillira ce pont, et quels seront ses effets à long terme sur l’environnement romanesque. Suspense.

Chronique livre : Incident de personne

d’Eric Pessan.

“Toutes les histoires devraient commencer ainsi : par un brutal arrêt, un hoquet dans la course folle, le monde se vide et deux personnages se font face.”

D’un nom vaguement entrevu, à un présentoir de librairie, et un quatrième de couverture qui fait tilt. Un homme à la dérive est coincé dans un TGV en rase campagne sarthoise suite à un incident de personne, tournure qui m’a toujours glacée pour signifier un suicide. Cet homme épuisé, bourré jusqu’à la gueule d’histoires terrifiantes confiées par des étrangers lors d’ateliers d’écriture dont il est l’animateur, craque, et déverse à sa voisine d’attente ses histoires récoltées, et ses histoires à lui. Les digues cèdent comme il le répète plusieurs fois.

Incident de personne est un livre intéressant et intelligent, touchant aussi. Il brasse un grand nombre de sujets fondamentaux qui se rapportent à l’humanité, à la survie intérieure. Le suicide, l’arrêt brutal du train, le coup au sternum, l’attente et le huis-clos ferroviaire servent de déclencheur à une parole trop longtemps contenue et emplie d’histoires exogènes, mais qui sont venues se loger là, et peu à peu ronger, grignoter l’énergie, la vie du narrateur. Comment font ces gens pour survivre à ces horreurs qu’ils ont vécues ? Les coucher sur le papier a t’il servi à quelque chose ? Que deviennent ces histoires par la suite ? Combien des peines des autres est on capable d’écouter, et de porter ? Comment survivre à la sédimentation des confidences des autres qui restent graver en nous ? On sent que ces questions, Eric Pessan se les pose constamment, dans tous les sens, et de là naît cette sensation de répétition qui surgit de temps en temps à la lecture d’Incident de personne. Le processus pourrait sembler redondant, mais il est profondément sincère, collant à la pensée de son narrateur. Une pensée usée, qui tourne en boucle et cherche un moyen de sortir de ses circuits noircis. Une pensée qui à force d’avoir été attentive aux autres s’est oubliée et part en quête d’elle-même.

L’écriture de Pessan est belle, peut-être un peu classique parfois, parfois sèche et tranchante, parfois tendre et émouvante lorsque le narrateur semble retrouver un minuscule point d’ancrage dans la vie quand sa voisine endormie pose sa tête sur son épaule. Le huis-clos est seulement perturbé par des apparitions fugitives et fantomatiques en provenance de l’extérieur, créant une atmosphère quasiment fantastique autour de ce train perdu en rase campagne. L’irruption onirique des animaux des bois dans le wagon est un beau moment, une oasis, une échappatoire, un moment hors du temps, suspendu. Une belle découverte, de celles qui savent mettre des mots sur ce qu’on ressent.