Chronique livre : Rapport sur moi

de Grégoire Bouillier.


Pour se rouler un peu plus dans le sable, clique sur la truffe.

Petit roman (autobiographique, autofictif?), publié en 2002 dans la jolie collection Allia, Rapport sur moi est une petite merveille délicieusement aigre qui se lit d’une traite. Grégoire Bouillier livre le récit d’une enfance chaotique et violente. Sans analyse adulte postérieure et superflue, il raconte anecdotes d’enfance, qui s’égrènent, disjointes, pour former une ensemble très cohérent.

L’écriture est élégante, presque précieuse. Une distance née de ce contraste entre style travaillé et événements racontés à hauteur d’enfant. Le résultat amène le lecteur à analyser lui-même les situations, à se forger lui-même ses opinions, et à découvrir avec effroi la dureté de cette enfance, de cette vie, de la vie en général, des vies. Des vies de merde, comme la plupart des vies.

Le regard de Bouillier est sans concession, il ne se dédouane d’ailleurs de rien, se forgeant un personnage au final pas forcément sympathique, violent, perturbé. Ça ne fout pas forcément une patate d’enfer, mais c’est un bouquin élégant, torturé et dérangeant. Donc indispensable.

Chronique livre : Le théorème d’Almodovar

d’Antoni Casas Ros.

Un jeune homme de 35 ans défiguré par un accident de voiture, vit reclus dans son appartement de Gènes. La tête bourrée d’imaginaire et de mathématiques, il s’invente une vie.

Voilà un bouquin assez déplaisant par la prise d’otage qu’il opère sur son lecteur. Le héros porte le nom de l’auteur, Antoni Casas Ros. Alors roman ou autofiction ? Si c’est un roman pur, le principe est petit et malhabile, on criera à la supercherie (visiblement Casas Ros refuse de se montrer à quiconque y compris son éditeur). Mais le soupçon d’autofiction plane, comment dans ce cas là rester objectif dans la critique de cet objet littéraire, alors qu’il y a sans doute un homme en souffrance de l’autre côté de la plume ?

Force est de constater cependant que Le théorème d’Almodovar n’est pas l’oeuvre sidérante encensée par la critique frileuse. Le livre de Casas Ros est l’antithèse du bouleversant Suicide d’Edouard levé. C’est un roman de petit malin, qui a trouvé un truc (les mathématiques) afin de donner de la profondeur, qui cite mille références (ça remplit des lignes et ça fait intelligent), qui introduit des éléments perturbateurs incongrus (Almodovar, un transsexuel et un cerf) pour épater le lecteur. Prônant l’importance de la corporalité, d’une écriture physique, Casas Ros livre un objet froid et plat, sans chaleur, sans le feu qui brûle le bide, un objet purement intellectuel.

L’écrivain se veut profond et ne déteste pas y aller profondément de sa pensée profonde. On apprend par exemple, que la guerre, c’est pas beau, et que ceux qui la provoquent le font par appât du gain. L’analyse est fine. Mais cette espèce de naïveté pourrait encore être ce qu’il y a de plus attachant dans cet ouvrage aux prétentions démesurées « Dans cet autoportrait j’essaie autre chose. Je tente de regarder le monde jusqu’à ce qu’il révèle sa beauté (…) J’établis le théorème d’Almodovar : il suffit de regarder longtemps pour transformer l’horreur en beauté. »

Casas Ros ne regarde pas vraiment le monde, il tente de se forger un univers. Il reste à la surface des choses, n’en révélant aucune beauté particulière. Et toutes les horreurs ne peuvent se transformer en beauté, ça, hélas, j’en suis convaincue.

Chronique livre : Suicide

d’Edouard Levé.

Un narrateur commente la mort par suicide et la vie d’un de ses amis disparu depuis des années. Le sujet est simple, mais prendre une toute autre ampleur lorsqu’on apprend que Levé a déposé son manuscrit à son éditeur quelques jours avant de se donner la mort. Ce contexte parviendrait à donner de la profondeur à n’importe quel navet. Mais Suicide est loin d’en être un.

Dans un style plat, épuré, aux phrases réduites au strict nécessaire, Levé bouleverse. C’est clinique sans chercher le pathos. Catalogue de sentiments, d’impressions, de moments vécus, appréciés ou non, Suicide nous tient à distance pour mieux nous faire comprendre son protagoniste. Le personnage passe son temps à masquer son mal être pour ne pas le faire peser aux autres, mais il reste toujours un peu extérieur à la vie, différent. Il culpabilise de ne pas se sentir bien alors que tout lui réussit : intelligent, bien marié. C’est très troublant évidemment, puisqu’on peut se retrouver un peu (beaucoup) dans ces descriptions, ces sensations, ces situations. La lecture est poignante et angoissante, parce qu’elle nous parle de nous. Je vous laisse avec ses mots.

« Tu croyais qu’en vieillissant tu serais moins malheureux, parce que tu aurais, alors, des raisons d’être triste. Jeune alors ton désarroi était inconsolable parce que tu le jugeais infondé. »
« Tu ne t’étonnais pas de te sentir inadapté au monde, mais tu t’étonnais que le monde ait produit un être qui y vive en étranger (…) Tu étais peut-être un chaînon défaillant, une piste accidentelle de l’évolution. Une anomalie temporaire non destinée à refleurir. »
« Dans cette ambiance à laquelle tu te sentais étranger, tu t’étonnais de parvenir à composer un visage de circonstance, qui, s’il ne contribuait pas à l’euphorie, ne la détruisait pas par son indifférence. »

Chronique livre : Palafox

d’Eric Chevillard.


Clique sur Palafox pour mieux voir.

Lire Palafox, c’est un peu laisser au vestiaire toutes ses certitudes concernant le règne animal et l’univers en général. Amis de la terre ferme passez votre chemin.

Palafox sort de sa coquille, un jour, sur une table, pendant le dîner d’une famille bourgeoise et pour tout dire assez caricaturale et ridicule. Un oisillon pensons-nous, probablement un poussin. Ce serait le plus logique. Oui mais voilà, Palafox défie toutes les descriptions. Impossible en effet de poser les mots justes sur cette créature polymorphe, dotée tour à tour de poils, d’écailles ou de plumes, nageant, volant, dévorant, baisant, du haut de ses 3 mètres (à moins que ce soit 3 cm ?), et de ses 20 grammes (ou 2 tonnes serait plus juste). La famille Buffoon (déformation évidente de Buffon, dont les théories ont influencé Darwin, père de l’évolution), se voit fort dépourvue face à cette bestiole, mais garde tout son flegme… même quand Palafox s’échappe, dévastant la campagne, ou décapitant le chien de la voisine. Mais que faire de Palafox, dont le cas passionne toute une tripotée de zoologues qui voient tout à l’aune de leurs spécialités respectives ? Le faire griller ? L’éduquer ? Rétif, il échappe à tout.

Palafox étonne évidemment par son parti pris étiré tout au long du roman : créature indescriptible, on ne peut constater que ses effets. Beaucoup de bruit autour de quelque chose qui n’existe finalement pas vraiment puisqu’on ne peut pas la décrire. Palafox est donc une espèce de grand brouhaha autour du vent, une descente vertigineuse dans l’échec du langage impuissant, insuffisant à décrire ce qui dépasse l’entendement de l’Homme. Mais les hommes s’agitent, s’obstinent à essayer de cerner ce qu’ils ne peuvent comprendre. Ridicules, égocentriques, pédants, la critique est féroce, même si le livre est tordant. Chevillard affirme haut et fort la suprématie de la nature, de la poésie et de l’absurde qui sont illimités, face à la science dont les limites sont fixées par l’étroitesse de la compréhension humaine. N’empêche, Chevillard a dû passer des heures à étudier la zoologie pour pondre son roman.

Le style de l’écrivain est, comme à son habitude, ébouriffant. Il y a une maîtrise incroyable du langage, une habilité formidable à manier les mots, à nous balader en une phrase d’une pensée à l’autre. A la fois puissamment lyrique et joliment pointilliste, le style Chevillard est pourtant inimitable, et se reconnaît au premier coup d’oeil. Peut-être un chouïa trop long, Palafox se dévore néanmoins avec appétit. Et on ne pourra plus jamais regarder une mouche de la même manière (mais est-ce vraiment une mouche, ne serait-ce pas plutôt Palafox ?)

A noter, un peu de Chevillard tous les jours sur son blog, l’Autofictif ici.

Chronique livre : La route

de Cormac McCarthy.

Un homme et son enfant taillent la route vers le Sud, en quête d’un peu de chaleur. Ils marchent dans un pays dévasté par une catastrophe dont on ne sait pas grand chose. Des cendres, des corps calcinés, des arbres brûlés . L’apocalypse a eu lieu. Leur vie se résume à avancer, à trouver de la nourriture pré-apocalypse encore comestible dans des maisons décrépites, à survivre aux attaques des quelques humains rendus fous par la faim. L’homme veut que son enfant vive, cet enfant qui est tout pour lui. L’enfant n’a jamais rien connu d’autre que cet enfer, jamais entendu le chant d’un oiseau, et a souvent du mal à comprendre pourquoi il faut absolument survivre, alors que sa mère, elle, a préféré partir.

Pas de doute, McCarthy méritait son Pulitzer pour ce magnifique roman. Naviguant dans des eaux de transition, entre anticipation, et réflexions intimes sur le sens de la vie, La route est un roman fois ample, lyrique, puissant. La simplicité de son processus met en valeur la force et le souffle de l’écrivain. Cette force n’est pourtant jamais écrasante, et les rapports entre les deux personnages forment le coeur du roman, et posent les questions délicates de l’attachement des êtres, et de l’origine de l’instinct de survie. Pour ce père, son enfant est tout, sa raison de vivre. Lui qui a connu l’avant, il cherche désespérément à faire entrevoir à son gamin qu’il y a un espoir. L’espoir chez cet homme naît de son vécu antérieur, des choses agréables qui lui sont arrivées auparavant. La connaissance du bonheur, ou du moins du bien-être passé induit chez lui le besoin de le faire entrevoir à son gosse, à défaut de lui faire vivre vraiment. Mais pour l’enfant, comment avoir de l’espoir ? Il n’a jamais rien connu d’autre qu’un monde dévasté, un monde de survie, sans confort, sans quiétude, sans amis. Le père essaie de lui procurer les attributs d’une enfance qu’il n’aura jamais (des jouets, des histoires, le bien, le mal), mais tous ses efforts sonnent creux. Les référentiels de l’enfant ne sont pas ceux du père. Ils ne partagent au final que cette route, et un peu de tendresse, sans autre socle commun. L’enfant ne comprend pas à quoi sert de survivre dans un tel univers. Ne compte pour lui que son père, mais aucun élément extérieur.

Outre a question de l’instinct de survie, La Route pose la délicate question de la définition de l’humanité. Face à cette apocalypse, les hommes sont poussés dans leurs retranchements. La plupart deviennent visiblement des barbares, sans morale, mangeur de bébés. Cette évolution est-elle une déshumanisation ? ou bien est-ce justement la perte par l’enfant de son envie de vivre qui en est une ? Qu’est ce qui fait l’homme ? Son instinct de survie ou sa moralité ? Je vous passe tous les parallèles qu’on pourrait mener entre l’actualité et ce roman. Comme toute bonne anticipation, on peut projeter les menaces qui planent sur l’humanité dans le roman : faim dans le monde, réchauffement climatique, catastrophe nucléaire…

Le style deMcCarthy est absolument magnifique. Phrases brèves, percutantes, répétitions, dialogues au couteau, on sent l’urgence, la vie qui ne tient que par un fil. Ça pourrait être asphyxiant, c’est juste passionnant et magnifique. Une belle réussite.