Chronique livre : L’œuvre posthume de Thomas Pilaster

d’Éric Chevillard.


Comme Pilaster, j’aime les bébêtes. Souffle sur le papillon avec ta souris.

Chevillard ne manque pas d’audace : il rassemble des bribes d’œuvres qu’un auteur fictif a soigneusement choisi de ne pas publier avant son décès. Étrangement proche de ses propres préoccupations, d’ailleurs ce Thomas Pilaster : maximes, aphorismes, bestioles, goût de l’absurde tout y est. C’est donc bien un amalgame de morceaux ratés qu’il nous présente ici, et c’est vraiment culotté, le bouquin pouvant basculé à tout moment en un ratage complet.

Le coup de génie de Chevillard, c’est d’impliquer un « ami » écrivain de Pilaster dans le coup : c’est lui qui a choisi (non sans malveillance puisque les morceaux choisis sont relativement ratés) les textes, lui qui les introduit, lui qui les commente. Et c’est un délice. Sous couvert d’amitié, la compilation vire à la vengeance froide : vengeance d’être toujours resté dans l’ombre de Pilaster, de voir la femme qu’il aimait dans les bras de Pilaster… Au travers ses mots, il n’a de cesse de vouloir briser l’image de son ami. Le problème c’est qu’il le fait vraiment de manière maladroite et honteusement partiale, que visiblement il manque totalement d’une finesse d’esprit que Pilaster possédait. Il faut voir ses annotations grossières sur des jolis petits aphorismes très fins, ou la manière qu’il a de nous en expliquer certains un peu plus évidents en hurlant au mépris de Pilaster pour le public. Il ne remarque d’ailleurs rien quand Pilaster parle de lui dans son journal et de sa lourdeur, persuadé de son propre génie.

L’œuvre posthume de Thomas Pilaster est donc un roman hilarant et courageux et constitue également une sacrée mise en abyme de la condition d’écrivain. Une très belle réussite.

Chronique film : La fille du RER

d’André Téchiné.

Toi aussi, joue : clique sur le morveux pour le faire tomber.

Voilà, c’est re-re-reconfirmé, Téchiné est bien le plus moderne des cinéastes français. Après les magnifiques Témoins, il filme un autre film complètement générationnel avec la Fille du RER. Prenant pour point de départ un fait divers (une jeune femme avait menti en affirmant avoir été victime d’une agression anti-sémite dans un RER), Téchiné s’intéresse en fait beaucoup plus au contexte, qu’au fait-divers. Jeanne est au chômage, elle habite en banlieue parisienne avec sa mère qui, pour arrondir ses fins de mois de veuve de militaire garde des enfants. Jeanne aime faire du roller, surtout avec la musique à fond sur les oreilles. Elle a fait des études de secrétaire, mais sa recherche de taf semble assez superficielle et les fautes d’orthographe de son CV ne plaident pas forcément en sa faveur. Jeanne est jolie, menteuse, soumise et à peu près aussi vide qu’une boîte de chocolats après Pâques. Quand elle tombe amoureuse d’un gars pas très net, elle ne se pose aucune question, acquiesce à tout avec une naïveté déconcertante.

Ce n’est clairement pas le fait-divers qui a passionné Téchiné, le déplaçant au dernier tiers du film, et en dénouant le « mystère » de manière très expéditive. C’est plutôt le portrait de Jeanne, de son comportement  comme un symbole d’une génération déconnectée du monde réel. Du passé lourd de sa famille (un père militaire, une mère trop belle) ancrée profondément dans la réalité (le père est mort, la mère doit garder des enfants dans son pavillon de banlieue pour arrondir sa retraite et entretenirJ eanne qui ne travaille pas), est née une fille qui n’appréhende un monde biaisé qu’au travers d’écrans (télé, ordi), mais préfère s’en couper quand elle y est immergé (le baladeur mp 3 vissé aux oreilles, la retraite avec son mec dans un garage vide).

Cette incapacité a être dans le monde, dans la vie, c’est aussi une incapacité à être maîtresse de sa vie. Et c’est sans doute plus pour réussir enfin à prendre le contrôle de quelque chose plutôt que pour attirer l’attention sur elle que Jeanne invente cette incongrue et vite démontée histoire d’agression. Le film n’est pourtant en aucun cas moralisateur ou passéiste, c’est un simple constat du monde dans lequel nous vivons. Jamais Téchiné ne porte un regard méprisant sur Jeanne, mais plutôt, il l’accompagne, il la rend parfaitement humaine, tourbillonne avec elle, il la comprend, il l’aime. Emilie Dequenne est absolument parfaite tour à tour rayonnante, fragile et opaque.

Sa crinière rousse au vent, volant sur ses rollers, elle restera l’image d’un film rapide, intense, passionnant. C’est beau.

Chronique livre : La lionne blanche

d’Henning Mankell.


OUARRRRRRRR. Clique si t’as peur de rien.

Bon ok, dans le polar bien ficelé, il n’y a pas que Connelly. Bien obligée de constater que la Lionne Blanche est un excellent polar, et un excellent bouquin tout court.

En Suède, visiblement, il ne se passe pas grand chose. Quand une honorable mère de famille disparaît, dans une petite ville du Sud de la Suède, Wallander sent bien qu’il n’y a rien de normal là-dessous et son flair ne le trompe pas. Mais avant de la retrouver morte dans un puits, il découvre un bout de doigt enterré dans une propriété abandonnée. Le doigt est noir, ce qui apparemment est assez exotique en Scandinavie.

Mankell a un sens de la construction tout à fait remarquable, mêlant un récit sud-africain et plusieurs récits suédois très intelligemment. On fait des aller-retours géographiques et temporels permanents, et c’est brillant, le livre devient ample enmêlant ainsi petite et grande histoires. La partie sud-africaine est vraiment passionnante parce qu’on apprend finalement beaucoup sur le pays l’air de rien. Mankell traite également très bien ses personnages, ils ont une vraie consistance, pas seulement les personnages de premier plan (Wallander flic banal, qui pète les plombs dans cette enquête trop grande pour lui, l’énigmatique tueur Sud-africain qui bouleverse le fonctionnement de pensée occidental, l’immonde formateur Russe), mais également les personnages plus secondaires et que j’imagine récurrents (son père qui peint toujours la même chose, ou sa fille visiblement assez marginale).

Le tout a une vraie profondeur derrière l’aspect polar, une certaine sincérité, une écriture par moment assez léchée, en tout cas assez au dessus du tout venant du roman noir. Bref, une belle entrée en matière qui donne envie de lire la série des Wallander. Et dans l’ordre de préférence.

Chronique film : Vengeance

de Johnnie To.


Plus beaucoup de tête, mais des grosses couilles.
C’est tout ce qu’il faut à Costello.
Pour agrandir, clique où tu imagines.

Pas de doute, Vengeance est 2000 fois plus drôle que Good Morning England, et ça, probablement sans le faire exprès. C’est balèze. Séance privée dans une salle immense, je pouvais me bidonner à volonté, c’était parfait. Sauf pour le cinéma qui devait bien se mordre les doigts d’avoir programmé le film qui attire visiblement peu les foules. Bref.

A Macau, une famille mixte (la femme est française et le mari chinois) se fait canarder avec leur enfants par des tueurs mystérieux. Sur son lit d’hôpital, la femme demande à son père de la venger. Le père c’est Hallyday. Français perdu dans Macau , il engage des tueurs croisés par un hasard tout à fait heureux pour retrouver les vilains méchants et les buter comme il se doit. Manque de bol, le papa gâteau perd la mémoire, du coup, c’est pas de la boule coco.

Je crois que vous l’avez compris, il serait vain de chercher quelque chose de très réaliste dans ce scénario rocambolesque, et c’est de plus en plus rocambolesque au fur et à mesure que le film se déroule. Bon, objectivement on s’en fout un peu que les revolvers puissent tirer 220 000 balles avec le même chargeur, et que les personnages soient touchés 40 fois avant de chanceler. Mais il faut avouer que c’est très drôle et j’ose espérer que le côté parodique est vraiment assumé par To. Je pense notamment à cette « bataille » finale, dans une décharge, hommage évident aux westerns de Leone, à ces multiples scènes d’action dans lesquels les héros prennent le temps de se faire une bouffe ou de se fumer une clope.

Reste que la mise en scène est très classieuse, avec quelques morceaux de bravoures qui font sautiller de joie dans son siège : une fusillade au clair de lune, un Johnny tout perdu sur une plage, entouré d’enfants, ou une cravate qui se soulève dans le vent dénonçant le vilain méchant. Parlons-en de Johnny d’ailleurs. Il oscille entre ridicule et belle présence : pas bon quand il a des lignes de textes (surtout en français, en anglais, la maladresse passe plutôt mieux), ou quand il boit à la bouteille avec ses grosses gonflées pas très naturellement, plutôt meilleur quand To en fait une silhouette, un archétype du film noir, et franchement émouvant dans la dernière scène avec son grand rire, le premier du film. Il est finalement à l’image du film : un truc assez inclassable, mélange de polar de bonne tenue, de western urbain et de série Z Hong-Kongaise.

Du pur divertissement, qui réussit bien son coup.

Chronique film : OSS 117 : Rio ne répond plus

de Michel Hazanavicius.


Contrairement à OSS, tout est bon dans le cochon. Clique là où c’est le meilleur.

Le plus brillant agent secret français est envoyé à Rio pour récupérer un microfilm, en échange d’une mallette de pépettes. Une mission en apparence un peu trop facile pour notre héros, qui s’imagine déjà prendre des vacances-bikinis.

Reprenant les recettes qui avaient fait le succès et la réussite du premier OSS 117, Hazanavicius nous donne un spectacle tout à fait honorable. Si l’effet de surprise est passé et rend du coup le spectateur un peu plus averti du processus, et plus critique, le film réussit cependant ce pour quoi il a été réalisé : faire rire. C’est peut-être un peu plus poussif que dans le premier volet, et un peu moins fin, cependant l’humour plus noir et culotté fait vraiment mouche : OSS est de plus en plus beauf et raciste, et Dujardin sort quelques monstruosités avec un immonde flegme bien franchouillard. Il s’en sort d’ailleurs toujours pas mal, et le voir en train de dépecer un énorme crocodile sur une broche est un assez grand moment.

Mais ce qui remporte surtout l’adhésion dans ce film, c’est son final, à la fois dérangeant (la tirade du Marchand du Venise clamée par un nazi), et majestueux pour son hommage au grand Hitchcock (Vertigo et surtout l’immense scène de Saboteur). On reste du côté de la parodie, mais avec tout le respect et l’admiration qu’Hazanavicius voue au maître, et au final c’est assez classe. Bref un très bon moment, qui passe très vite, et qui divertit intelligemment.