Chronique film : Still Walking

de Kore-Eda Hirokazu.

Ben voilà, j’avais envie de le voir, je n’avais pas pu. Still Walking est tombé comme un sauveur sous une pluie diluvienne, dans une ville de passage. Gloire lui en soit rendue.

Beau beau film que ces 24h dans la vie d’une famille nipponne lambda, d’une ville nipponne lambda. La famille a eu son heure de gloire, une jolie maison, un patriarche médecin. Mais l’âge d’or est révolu, le fils aîné est mort en sauvant un gamin de la noyade. Ce décès a marqué a jamais la famille : la mère ne cesse de ressasser un passé qu’on imagine beaucoup moins idéal que ses souvenirs, le père s’enferme dans son mutisme et les valeurs traditionnelles, le frère ne se relève pas de l’ombre de son frère. La sœur fofolle, apparemment assez superficielle s’en sort plutôt mieux, il faut dire qu’on n’attendait rien d’elle. Aujourd’hui, la maison tombe en morceaux et les réunions de famille, très rares, sont une torture aigre-douce.

Kore-Eda est un portraitiste assez génial, il ne délaisse aucun de ses personnages, et les fait exister magnifiquement sans pour autant les surcharger de lignes de dialogues. On pense forcément à Ozu quand le film commence, et pourtant, il y a quelque chose de très occidental dans ce film. C’est Festen qui vient à l’esprit pour l’infinie perversion familiale (effroyable scène où le garçon sauvé de la noyade par le fils mort vient présenter ses excuses annuelles à la famille réunie), ou même Eastwood dans la description du choc des générations (un gendre vendeur de voitures, ça ne vous rappelle rien?), et les plans calmes et fixes avec une petite musique douce. On pense aussi au Conte de Noël de Desplechin pour la tranquille cruauté dans laquelle ces gens se meuvent.

On découvre dans ce film un Japon moins figé, plus proche de nous parce qu’en entrant dans l’intimité de cette famille, on découvre finalement des schémas comportementaux universels qui touche forcément au vécu de chacun. Du mien en tous cas. Un dernier petit point :Kore-Eda joue très joliment avec la profondeur de champ, en la réduisant souvent au minimum comme pour signifier que la vérité de chacun est totalement partielle. Bien bien.

Chronique livre : A genoux

de Michael Connelly.

Je ne m’étais pas jetée sur la première sortie d’ A genoux, pas franchement très emballée par son précédent, Echo Park. Mais bon, je n’ai pas résisté à la sortie en poche. Le livre étonne par sa faible épaisseur. On a connu Connelly plus bavard. Mais c’est plutôt pas mal, le livre gagne sérieusement en efficacité. Le choix d’une action à la fois rapide en écriture et rapide en temps (le livre se déroule en moins de 24h) donne dupeps à l’intrigue.

A part ça, pas grand chose de neuf sous le soleil avec ce roman : Harry Bosch est un flic aux méthodes toujours aussi discutables et tout comme dans Echo Park quelques indices disséminés dans le bouquin gâchent un peu le twist final. La manière dont Connelly en rajoute une couche sur les gros sabots de son héros est assez jouissive, on le voit se débattre au milieu d’une enquête un peu trop grande pour lui comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Le dernier chapitre (cadeau bonus de l’édition en poche ?!?) offre une ouverture intéressante et finalement assez inquiétante pour l’avenir d’Harry.

On doit également reconnaître au roman une grande qualité : jamais Connelly n’aura été aussi ancré dans son époque. A Genoux est clairement un roman post-11 Septembre. Bosch est confronté à un monde qui est en pleine mutation suite au traumatisme : création d’unités spéciales, intrusion de la suspicion de terrorisme dans une enquête… c’est un monde nouveau, qu’il ne maîtrise plus et dans lequel il essaie malgré tout d’imposer des méthodes de pensées et de faire « old-fashioned ».

Bon allez, ok, c’est pas mal, ça se dévore. Mais ce n’est pas du grand Connelly.

Chronique livre : Mexico quartier sud

de Guillermo Arriaga.

« Je ne peux pas dormir, j’ai peur. Je crains la nuit parce qu’elle peut tout me prendre ».


Art moderne cracra ? Clique.

Mexico, c’est pas la joie. Le long de ces quinze courtes nouvelles, Arriaga (scénariste de talent d’Inarritu, et nouvellement passé derrière la caméra) dresse le portrait glaçant d’un quartier de Mexico. Les bons sentiments, les protagonistes ne connaissent pas. Entre les gamins qui assassinent après l’avoir violée leur petite cousine ou le gars qui se suicide par la gangrène (ouais enfin, il faut le lire), ou enfin l’infâme docteur Rio qui revient dans quelques unes des nouvelles, la galerie de portraits est assez effrayante.

Le style est sec, éclaté, lapidaire, c’est noir, drôle, grinçant, et parfois insoutenable. Alors, quand les sentiments vrais, la tendresse apparaît, c’en est bouleversant tant elle semble incongrue et déplacée. Les nouvelles, comme souvent dans les recueils sont assez inégales, mais certaines impriment leur marque profondément. Une belle découverte à réserver aux jours où on a la pêche.

Chronique livre : Béton

de Thomas Bernhard.


Clique, fumier.

Il aimerait bien s’y mettre, à écrire son essai sur Mendelssohn-Bartholdy. Mais il n’y arrive pas. Et ça fait des années que ça dure, des dizaines d’années même. Cette fois-ci c’est parce que sa sœur vient de partir qu’il ne peut pas s’y mettre. Avant, c’est parce qu’elle était là. Encore avant c’est parce qu’elle n’était pas là. Et puis il était fatigué, et puis ça sent le renfermé, et puis il fait beau, et puis il fait moche et puis… Et puis il sèche quoi. La page blanche.

Béton, ce sont les états d’âme nombreux d’un auteur inapte à écrire, sa vision du monde, et surtout de sa sœur chérie et haïe. Parler, digresser pour éviter de s’y mettre vraiment à cet essai. Et c’est mordant. Comme Chevillard avec ces petites sentences autofictives sur sa condition d’écrivain, Bernhard dresse sans tendresse le portrait d’un auteur raté qui passe sa vie merdique à se chercher des excuses merdiques pour expliquer son incapacité merdique à écrire quoi que ce soit.

Évidemment, ce n’est pas la fête, mais c’est férocement drôle, tellement ce gars aigri et caricatural, qui n’aime personne sauf sa bonne, a un art consommé pour noyer le poisson (là il y a un jeu de mot merdique, histoire de rester dans le thème). En rupture totale, le final y apparaît au premier abord incongru (changement instantané de lieu, saut dans le temps, flash-back, alors que tout le début est quasiment statique, composé des ruminations du narrateur), mais se révèle signifiant et poignant. A lire d’urgence évidemment. Pour tous ceux qui ont mauvais esprit surtout.

Chronique film : Tokyo Sonata

de Kiyoshi Kurosawa.

Un directeur administratif d’une grande entreprise nipponne perd son emploi. Il décide de le cacher à sa famille. Ça ne vous rappelle rien ? Un fait divers, et deux films français (L’Adversaire de Garcia et L’Emploi du temps de Cantet) partaient à peu près du même constat. Mais Kurosawa n’est pas Garcia ni Cantet, le Japon n’est ni la Suisse ni la France et l’approche du sujet se révèle complètement différente.

La famille ici apparaît d’emblée bancale, l’homme a tout du vilain crapaud mollasson, tandis que sa femme, un peu défraîchie mais incroyablement belle, possède une grâce et un mystère sans nom. Leurs deux enfants sont en rupture totale avec leurs parents, du moins avec leur mode de vie : rupture brutale pour l’aîné qui s’engage dans l’armée américaine puis irakienne (celui-là a besoin de règles, de préférence en opposition avec les idées de son père), le cadet effectue une révolution plus douce en prenant en cachette les cours de piano que son père, avec son chômage inavoué, lui refuse inexplicablement. La mère est obéissante, cède aux exigences de ses enfants et de son mari, mais on sent déjà en elle une espèce de liberté qu’elle ne s’accorde pas en leur présence (magnifique scène d’ouverture où elle laisse la porte ouverte, sans doute pour mieux sentir le vent et la pluie sur sa peau), c’est une femme en devenir.

Pas grand chose à reprocher à ce film, c’est une splendeur au niveau de la mise en scène. Si KK délaisse ses fantômes pour un temps (quoi que ?), il garde son style lent, épuré, magnifique. Cadres superbement composés, lumières au petit poil (il y a même quelques changements de lumière naturelle, ce qui me met toujours dans un état pas possible), acteurs bien dirigés, bref à part le harakiri probable du perchman à la fin du tournage, tout contribue à faire de ce film une merveille du point de vue de la forme. On peut juste regretter une fin à la limite du grand guignol (tiens tiens, après Loft, ça se confirme, Kurosawa a dû mal à tenir ses films jusqu’au bout), mais bast.

Si j’écrivais aux cahiers du cinéma, je pourrais dire que Tokyo Sonata est un film de lignes. Lignes qui séparent, divisent le cadre et les gens d’abord. Elles sont innombrables, dans la maison Kurosawa utilise tous les recoins de son décor pour composer des cadres fractionnés : rampes d’escaliers, étagères, portes, fenêtres. Tous ces éléments brisent le champ et cette famille finalement fragile. A l’extérieur ensuite, lignes électriques brouillonnes, qui guident les pas du père pour rentrer chez lui, où le conduire dans ce lieu où tous les chômeurs avoués ou non et les SDF se rassemblent en attendant la soupe populaire. Cette ligne de train également, et ce train qu’on voit et qu’on sent passer souvent, sans jamais savoir où il va. Pendant la crise, la mère trouvera son chemin dans la ligne blanche et nocturne des vagues sur l’horizon, et le père renaîtra sur une bordure de trottoir. La crise passée, toutes ces lignes se réorganiseront sur la partition du fils musicien, et serviront de nouvelle route à cette famille tout juste reformée, et tout sera rentré dans l’ordre.

Le film dresse aussi un portrait d’un Japon pré-crise déjà bien gravement atteint, et d’une structure familiale patriarcale en déliquescence. Mais j’ai déjà assez causé, alors je vous invite juste à courir voir Tokyo Sonata, et plus généralement à découvrir Kiyoshi Kurosawa. Hop la.