Chronique livre : Tangente vers l’Est

de Maylis de Kerangal

Pas grand chose à dire sur ce court roman, ou plutôt longue nouvelle, résultant du voyage organisé, en transsibérien, d’un certain nombre d’écrivains français. Autant j’avais été séduite par l’Alcool et la nostalgie de Mathias Enard, écrit dans des circonstances similaires, autant Tangente vers l’Est sent vraiment la production littéraire à tout prix, la concrétisation imposée d’une expérience collective, bref, les devoirs de vacances.

Ni l’histoire, plutôt banale, ni le style de l’auteur ne parviennent à convaincre. Le lyrisme, et la puissance de l’écriture de Maylis de Kerangal apparaissent plutôt déplacés dans cette petite histoire intime entre deux êtres. On sourit plus souvent qu’on est émus par la too-much-touch de l’auteur, fabuleusement exploitée dans Naissance d’un pont, assez inutile ici.

Pas grave, mais on sent quand même la fourberie éditoriale après le succès mérité de Maylis de Kerangal en 2010 avec son magnifique pont littéraire. Et ça, c’est plutôt désagréable.

Ed. Verticales

Chronique livre : Anagrammes renversantes ou Le sens caché du monde

d’Etienne Klein et Jacques Perry-Salkow

Joli petit ouvrage que ces Anagrammes. Succession de petits textes dont les phrases finales sont les anagrammes de leur titre, ces Anagrammes renversantes ont été écrites par un physicien et un historien. Intéressant travail à deux mains, qui fait se côtoyer Marie-Antoinette et le neutrino stérile, l’invariance relativiste avec Madame de Pompadour. Je ne veux pas déflorer le résultat des cogitations linguistiques des deux auteurs, mais force est de constater que le titre pour ambitieux qu’il soit Le sens caché du monde, n’est pas usurpé, tant bon nombre de ces anagrammes sont tout simplement troublantes. On a l’impression que les lettres portent en elles-mêmes leur sens profond, quel que soit l’ordre dans lequel elles sont placées. Un bon petit moment donc passé en compagnie de ces anagrammes, regroupées qui plus est dans un assez joli objet-livre.

Ed. Flammarion

Chronique livre : Destruction massive – Géopolitique de la faim

de Jean Ziegler

Après l’excellent la Haine de l’Occident, Jean Ziegler nous propose une réflexion sur un domaine qu’il connaît parfaitement, la faim dans le monde. Il dresse tout d’abord un état des lieux de la faim, des institutions qui essaient d’enrayer le phénomène, puis nous fait comprendre les origines de la faim, de démontrer quels sont les responsables, et démêler quelles seraient les pistes pour éradiquer cette plaie.

Très circonstancié, le livre est une démonstration impeccable des tenants et des aboutissants de la faim. Le lecteur, même un minimum averti du sujet, ne peut qu’être scotché par la limpidité du discours de Ziegler, sa manière à la fois simple et extrêmement directe d’expliquer, à base de chiffres édifiants, d’anecdotes en général vécues, et de dénonciations sans aucun détour.

Le livre se perd certes parfois dans le trop-plein d’anecdotes, dont on ne comprend pas toujours l’utilité, mais ça n’est pas bien grave. La lecture de Destruction massive devrait être obligatoire, un livre d’utilité publique.

Ed. du Seuil.

Chronique livre : Rosie Carpe

de Marie NDiaye

Drôle d’impression que me laisse ce livre. J’ai tout d’abord détesté les cent premières pages, une aversion profonde, viscérale pour les personnages de Marie NDiaye, pour cet univers glauquissime dans lequel absolument rien ne brille. Mais l’écriture de Marie NDiaye, elle, est brillante et fascinante, et c’est la force de cette écriture qui finit par convaincre. J’avoue avoir du mal à adhérer aux personnages, à l’histoire de Rosie Carpe. Trop de grisaille, de fiel, de détestation de l’humanité, sans que j’arrive à discerner une réelle sincérité, mais plutôt une posture, formidablement tenue, mais au final assez artificielle.

Ce qui fascine par contre c’est bien l’écriture de son auteur. Avec une maîtrise totale, Marie NDiaye forge son récit, en se coulant de manière incroyable dans la tête de ses personnages. Elle réussit à nous faire entrer dans leur psychisme (souvent détestable, et c’est de là que vient le malaise), grâce à une insistance dans son écriture, répétitive, précise. Elle creuse, répète, revient sur ses pas, creuse encore, comme un xylophage affamé. C’est d’un inconfort total pour la lectrice sensible que je suis. Mais je conviens tout à fait que c’est très impressionnant.

Un trip intellectuel stimulant, mais pas sûre cependant de vouloir recommencer cet éprouvant trip émotionnel.

Ed. Editions de minuit

Chronique livre : La course au mouton sauvage

d’Haruki Murakami

On commence à avoir l’habitude des dérives murakamiennes dans les sphères de l’absurde, c’est sans doute pour ça que La course au mouton sauvage, après avoir lu Les chroniques de l’oiseau à ressort ou encore La fin de temps semble aussi léger.

Plus court que ses deux petits frères, mais aussi beaucoup moins complexe et tortueux, La course au mouton sauvage raconte le périple d’un jeune homme détaché, globalement assez médiocre, à la recherche d’un ovin étoilé et inaccessible, sous la pression d’une organisation de l’extrême-droite japonaise. Ce mouton aurait la capacité de prendre possession d’un individu et d’en faire un surhomme capable de bâtir des empires. C’est ce qui s’est passé pour le pilier de cette organisation, mais le mouton l’a déserté et il souhaite le retrouver. Le jeune homme médiocre part alors tout bonnement, même s’il ne le sait pas encore, à la recherche de l’ambition et de la grandeur.

Certes pas désagréable, on trouve déjà toute la patte de Murakami dans cette histoire, dans laquelle les choses arrivent on ne sait trop comment, la réalité n’est jamais vraiment celle qu’on croit et le fantastique n’attend que le bon moment pour se manifester. Mais le roman est beaucoup moins ambitieux que ses successeurs dans l’amplitude de ses dérives, et de ses décrochements de la réalité. A part cette histoire de mouton, d’un fantôme, et d’une fille aux oreilles ensorcelantes, La course au mouton sauvage reste globalement sur la terre ferme et peine à vraiment décoller. Et si la mélancolie de l’auteur, comme d’habitude bien présente, nimbe l’histoire de sa douceur vaguement nostalgique, on regrette presque que le roman se veuille porteur d’un message, pas faux mais un peu facile et premier degré, sur la dangerosité de l’ambition et des appétits de conquête de l’homme.

Tout ça reste tout de même très recommandable, mais je continuerai malgré tout à conseiller et à offrir dans cette lignée murakamienne La fin des temps et Les chroniques de l’oiseau à ressort. A noter que la traduction de Patrick De Vos est particulièrement agréable, ce qui n’est pas toujours le cas avec les traductions d’Haruki Murakami, parfois excessivement plates. Je vous accorde toutefois que je suis fort peu apte à juger de la fidélité au texte original des traductions japonais-français…

Ed. Points
Trad. Patrick De Vos