Chronique livre : Visage d’un dieu inca

de Gérard Manset.

Manset a signé trois des plus beaux titres du dernier album d’Alain Bashung, Bleu Pétrole. Quatre en fait si on compte la reprise de Il voyage en solitaire. Ces deux hommes quasiment du même âge, aux parcours différents, mais ayant fréquenté les mêmes sphères auraient eu mille occasions de se rencontrer. Et pourtant, le rapprochement s’est fait tardivement. Il a abouti à cette collaboration magique, et à la transfiguration des textes de Manset par Bashung.

Manset, tout en pudeur évoque ou invoque plus qu’il ne raconte dans Visage d’un dieu inca, la figure Bashunguienne au travers de quelques-unes de leurs rencontres. Même si l’ensemble des anecdotes et personnages croisés dans le livre ne font pas forcément écho à des choses connues de moi, cette balade au travers de l’univers de Manset, hanté par les apparitions furtives d’un Bashung marmoréen et impénétrable est très belle.

Grâce à une écriture parfois volontairement obscure, oscillant entre classicisme et poésie, Manset réussit à capter une vibration particulière de vie, et de création. Son monde est peuplé de personnages connus, tournant dans cet univers, l’enrichissant de moments de vie, de rencontres, et d’histoires. Certes, c’est un peu décousu, et on a parfois du mal à suivre le fil. Mais qu’importe, le moment est beau, émouvant, respectueux, et pour reprendre la citation de Maupassant qui introduit l’ouvrage On dirait qu’on subit une possession étrange, intime, confuse, troublante et exquise parce qu’elle est mystérieuse.

Un hommage d’autant plus beau qu’il n’a rien d’académique, mais qu’il vient du coeur. Un moment de grâce.

Chronique film : My Little Princess

d’Eva Ionesco.

my-little-princessVioletta a dix ans, et vit chez sa grand-mère roumaine. La mère, figure excentrique apparaît dans leur petite vie bien tranquille. Photographe, elle choisit comme modèle sa petite fille qu’elle fait poser pour des photos de plus en plus suggestives, et érotiques. Violetta, d’abord ravie finit par se rebeller contre cette mère sans scrupule.

Difficile de dire du mal de ce film, l’histoire est vraie et c’est celle de la réalisatrice. Beaucoup de sincérité s’en dégage, de fragilité. On assiste au parcours de Violetta, à cette enfance volée, avec de la tristesse et de la révolte. La photographie, très soignée (c’est la moindre des choses ceci-dit) réussit à nous plonger dans cet univers border-line, avec notamment des clairs-obscurs vraiment beaux et troublants.

Mais malheureusement, ce trouble, qui devrait durer tout le long n’est que très ponctuel. Le film, qui raconte pourtant une histoire extrêmement dure et perturbante, peine à sortir de sa bulle. Tout reste globalement assez sage et lêché. Et c’est Eva Ionesco elle-même qui nous donne la clé pour comprendre cet état de fait « écrire sur une matière intime, très proche, ne donne pas beaucoup de liberté« , dit-elle, et de continuer « dans les histoires intimes il y a toujours des sentiments impérieux qui prennent le pas sur l’imagination« *. Et c’est exactement ce à quoi on assiste ici. Eva Ionesco nous raconte plus son histoire qu’elle ne réalise un film de cinéma.

Il y avait pourtant beaucoup de matière pour faire un grand film : une réflexion sur l’ambiguité de l’objet photographique (comme “voleur” de moments intimes ponctuels, gravés dans le marbre pour l’éternité), sur ce rapport vampirique entre cette mère et sa fille, sur les paradoxes de Violetta consentante puis révoltée, sur l’enfance marginale comme facteur initiale d’une vie hors-norme, l’importance du regard des autres … Toutes ces thématiques sont évoquées dans ce film, mais il reste cependant en surface des choses. Heureusement quelques scènes réussissent à briser la coquille du souvenir et parviennent à toucher du doigt ce que le film aurait pu être. Durant une séance de pose, Hannah la monstrueuse maman demande à sa fille d’écarter un peu plus les cuisses pour découvrir son sexe. C’est le moment où, ce qui n’était pour Violetta qu’un jeu lui permettant de se rapprocher de sa mère, bascule dans la violence faite à l’enfant. Ce virage est parfaitement rendu dans cette scène, avec simplicité, par un seul regard de Violetta. On peut également saluer un magnifique pétage de plomb de l’enfant, lors d’une sollicitation quelconque de sa mère.

Violetta, enfant-femme, victime partiellement consentante des fantasmes de sa mère reste le personnage le plus intéressant du film. Hannah, interprétée par une Isabelle Huppert beaucoup beaucoup trop âgée pour le rôle (ça se voit bien autour des oreilles…), manque singulièrement d’ambiguïté, elle est filmée de manière monolithique, comme un monstre. Pas de tendresse dans la manière de filmer cette femme, juste un réquisitoire (certes convaincant) à charge. Mais un film n’est pas un procès, et on peine à adhérer totalement à cet exutoire filmé, malgré quelques scènes intéressantes, et une sincérité qui ne peut être remise en question.

*rèf. Allociné

Chronique film : Une Séparation

de Asghar Farhadi.

Oh quand même c’était triste, très triste.” C’est ce que j’ai entendu de toutes parts en sortant de la salle. Oui Mesdames dijonnaises, Une Séparation est un film triste, comme la vie. Il aurait été très étonnant qu’il en fût autrement.

En Iran, un couple veut divorcer, enfin, surtout Madame. Face au juge, elle argumente, s’énerve. Cette démarche, qui se révèlera être une tentative désespérée pour essayer d’obtenir une parole ou un geste d’affection de son mari, constitue une très belle entrée en matière. Tout est déjà dans cette scène, le malaise d’un couple, dans un contexte social iranien difficile. La jeune femme quitte le domicile conjugal pour retourner chez ses parents, laissant sa fille adolescente et son beau-père, malade d’Alzheimer. Son mari se voit contraint d’engager une femme pour s’occuper de son père lorsqu’il est au travail. Et ça se passe mal. Un vrai calvaire commence, qui signera bel et bien la fin de ce couple déjà fragilisé.

La grande réussite d’Asghar Farhadi c’est de mêler cette histoire intime et le contexte socio-religieux iranien de manière très intelligente et subtile. La crise que vit ce couple (il est accusé d’avoir provoqué la fausse couche de la garde-malade) est démultipliée par les tabous de cette société ultra-religieuse. Cette crise sert à la fois de révélateur et de symbole au drame intime que vit cette famille. Asghar Faradhi, suit ses acteurs (tous excellents), avec une caméra nerveuse, au plus près de leurs émotions. Tous les “points de vue” sont exposés, pas de bon ni de méchant, pas de vérité gravée dans le marbre mais des gens qui font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils sont et ce qu’ils ont, leur éducation, leur Dieu, leurs moyens. C’est beau, âpre et triste comme c’est pas permis. J’avoue honteusement avoir trouvé ça parfois un peu longuet, notamment la “saga” judiciaire qui prend beaucoup de place, et rend par conséquent la construction un peu bancale. Mais la dernière scène, miroir de la première, constitue un magnifique et déchirant final.

Chronique livre : Apprendre à finir

de Laurent Mauvignier.

Deuxième roman de Laurent Mauvignier après le magnifique Loin d’Eux, Apprendre à finir constitue une “suite” logique et superbement tenue.

Sur le principe du monologue intérieur, Laurent Mauvignier se glisse dans la peau d’une femme. Une femme qui apprend “à finir”, à faire le deuil de sa relation avec son mari. Le couple se déchirait quand l’homme a eu un grave accident. Un homme qui avait une maîtresse, et une femme dont l’impuissance se muait en désespoir, et en violence. Mais l’accident a tout changé. Il doit réapprendre à marcher, à vivre. Il est complètement dépendant d’elle, et la certitude qu’il ne partira plus, qu’il ne peut plus partir donne à cette femme l’énergie et l’espoir que tout est encore possible. Mais un jour l’homme réapprend à marcher, et la peur du vide revient.

La façon dont Laurent Mauvignier se glisse dans la peau de cette femme est véritablement troublante. Il compose un personnage tout en nuances, profondément humain, bouleversant dans ses peurs, contradictions, son courage et sa souffrance. Dans un style très parlé, heurté, qui laisse la place aux silences, Laurent Mauvignier réussit à nous toucher profondément, à nous ramener à nos propres angoisses face à la vie, l’abandon, la solitude. C’est beau et très émouvant, profondément humain et sincère, bien loin de l’exercice de style un peu vain de son dernier roman, Ce que j’appelle oubli.

Il y a dans Apprendre à finir un souffle, une vérité déchirante, une blessure inguérissable, comme la vie. Et c’est magnifique. Un très beau livre.

Chronique film : Le chat du rabbin

de Joann Sfar et Antoine Delesvaux.

Voilà un film d’animation mignon comme tout qui fait du bien à regarder. Ne connaissant pas du tout les bandes dessinées dont il est issu, c’est avec un oeil neutre que j’y suis allée, alléchée il est vrai par la bande-annonce.

Pas déçue, le film est à l’image de ces premières images, drôle et attachant. Servi par un graphisme coloré, vraiment joli à regarder, et une animation très expressive, le Chat du Rabbin dispense une atmosphère bonne enfant, gentiment iconoclaste. Le chat du rabbin, après avoir gobé un perroquet, se met à parler. Et la vie devient pour lui très compliquée. Il parle, mais pense aussi, et pose les questions qui font mouche, et qui égratigne le monde bien ordonné du Rabbin. Le chat ne croit à rien, et le fait bien savoir, mais pour les yeux de sa belle maîtresse, il est prêt à se convertir au judaïsme.

Ce petit personnage gratte-poil, à qui François Morel prête son irrésistible voix, révèle toutes les absurdités des mésententes religieuses, au gré d’aventures rocambolesques. C’est futé et intelligent, parfois irrésistiblement drôle (génial pastiche de Tintin au Congo), mais malheureusement pas forcément très bien construit. Difficile en effet de trouver une cohérence entre le début et la fin du film. Les réalisateurs ont probablement voulu mettre un maximum des albums de Sfar dans le film, qui pêche par conséquent de ce petit manque d’unité.

Rien de rédhibitoire cependant, on prend beaucoup de plaisir à voir ce joli film. A mettre devant toutes les paires d’yeux.