Chronique film : Contagion

de Steven Soderbergh.

Mmmm ça commencerait à couler du nez que ça ne m'étonnerait pas.

Steven Soderbergh a toujours été un cinéaste polymorphe, inégal, mais globalement passionnant. On ne sait jamais où on va le retrouver, et c’est le cas avec ce Contagion qu’on serait bien en peine de qualifier. Contagion est un film de “virus” certes, mais pas du tout un film de zombie. Et si film d’horreur il y a, c’est bien par son implacable côté réaliste.

Contagion raconte donc la propagation, puis la régression progressive d’un virus mutant dans la population mondiale. On assiste, par le biais de quelques personnages, à la diffusion de personne à personne de l’épidémie, à la recherche du patient zéro, à la prise de mesures de prophylaxie dans une ville américaine, à la recherche du virus, puis du vaccin, aux luttes de pouvoir des labos, à la naissance d’une théorie du complot par un pseudo-journaliste fêlé… Mais chez Soderbergh, les morts contaminés (de préférences de grandes stars hollywoodiennes) ne se relèvent pas de leur tombe pour boulotter les gentils humains, ils sont simplement enfermés dans des sacs hermétiques et jetés dans des fosses communes.

Cet hyperréalisme entraîne le spectateur dans l’horreur quotidienne : le constat est effrayant. Cette épidémie n’est en effet pas sans rappeler le SRAS, H5N1 ou encore dernièrement H1N1. Et Soderbergh ne fait que révéler la fragilité de la population humaine. Sauvée certes dans le film, mais jusqu’à quand ? L’apparition du virus (révélée à la toute fin), est en effet totalement hasardeuse, à la fois imprévisible, mais pourtant hautement probable (élevage intensif, absence de mesures d’hygiène…).

Le réalisateur fait preuve d’une parfaite maîtrise de la caméra et du montage, et, comme à son habitude, dirige tout aussi bien les grandes vedettes que les acteurs moins connus : ils sont tous excellents, (Marion Cotillard étant décidément un peu plus inspirée quand elle tourne en anglais qu’en français). Le film est rythmé, bien construit, implacable et impeccable, un film concept et expérimental. Flippant comme il faut.

Chronique livre : Un été à Cold Spring

de Richard Yates.

Les fidèles de Racines savent déjà à quel point j’aime Richard Yates, et ce n’est certainement pas Un été à Cold Spring qui me fera réviser mon jugement. Richard Yates est un très grand écrivain, qui derrière un classicisme de façade dissimule une des plumes les plus chirurgicales et bouleversantes que je connaisse.

En quelques pages l’auteur dresse le portrait d’une famille américaine somme toute très moyenne. Charles Shepard est un militaire pas franchement brillant, obligé de démissionner à cause de sa vue basse, sa femme une dépressive chronique adepte de la bouteille. Ils ont un fils, Evan, pas vraiment brillant non plus, mais un beau gars, fou de mécanique et de filles. Evan se marie trop tôt, avec une fille trop jeune qu’il a engrossé, se trouve un boulot d’ouvrier dans une usine. Le mariage périclite très vite, et Evan retourne vivre chez papa-maman. Quelques années plus tard, sur le point de reprendre ses études il rencontre Rachel, jolie et docile, mais bien décidée à lui mettre le grappin dessus.

Rien de spectaculaire dans les histoires de Richard Yates. Il nous raconte la vie des petites gens dans les banlieues new-yorkaises. Ce n’est pas la misère, mais pas l’opulence non plus. Cette neutralité permet à l’auteur de déployer un regard d’une lucidité glaçante sur ses personnages. Sa manière de disséquer ses personnages, avec une efficacité de l’écriture, une économie de mots m’impressionne toujours. Richard Yates est à la fois sans complaisance pour ses personnages, il n’essaie pas de leur trouver d’excuse, de les rendre plus beaux ou plus admirables qu’ils ne sont. D’ailleurs, il ne le sont pas, ils sont tous plus ou moins ratés, cassés, brisés. Mais pourtant il n’y a rien de condescendant dans cette écriture, pas de jugement. Cet équilibre délicat entre clairvoyance crue du regard et humanisme est tout à fait miraculeux, et bouleversant.

“En réalité, il n’y a jamais rien de risible chez une femme assoiffée d’amour.”

dit Charles Shepard à son fils après leur rencontre avec l’hystérique et grotesque Gloria qui deviendra la belle-mère d’Evan.

Contrairement à Easter Parade, Un été à Cold Spring ne débute pas sous le signe de la fatalité, bien au contraire. Dans Easter Parade on apprenait dès la première phrase la fin tragique du roman :

“Aucune des deux sœurs Grimes ne serait heureuse dans la vie,(…).”

Un été à Cold Spring débute sous de meilleurs auspices :

“Toutes les peines de la triste adolescence d’Evan Shepard furent oubliées lorsque, à dix-sept ans, en 1935, il tomba fou amoureux des automobiles.”

Évidemment, cet optimisme sera de courte durée, et le destin d’Evan Shepard suivra la même courbe que celui des sœurs Grimes. La vie des personnages de Richard Yates ressemble à un entonnoir, plein d’espace et de possibilités au départ, puis ces possibilités se réduisent jusqu’à ne plus pouvoir suivre qu’un seul et fatal chemin. La dernière phrase du roman nous assène un coup fatal quand, après avoir pour la première fois était battue par son mari, la douce Rachel se console en cajolant son bébé, et lui dit :

”Oh ma petite merveille, (…). Un jour… un jour tu seras un homme.”

Pan dans les tripes.

Pour finir j’ajouterai qu’on en apprend plus sur l’humanité, l’Amérique, les américains et la littérature en 200 petites pages de Yates qu’en plus de 700 pages de Franzen. Mais après, c’est à vous de voir.

Chronique film : Curling

de Denis Côté.

Après Hors Satan, voici Curling, objet filmique canadien et neigeux, à peine plus bavard que le film de Bruno Dumont, et non moins étrange.

Un père moustachu, et sa jolie et rousse fillette de douze ans vivent quasiment en autarcie dans une maison proprette perdue sous la neige. Chaque jour il part travailler dans un bowling. Sa fille, Julyvonne, reste à la maison. Pas d’école pour elle, le père pour des raisons obscures qui s’apparentent probablement à une peur bleue de l’extérieur, refuse que sa fille se confronte au monde. La mère (mais est-ce vraiment elle ?) est en prison. On suit ces personnages durant une courte période de leur vie, une période sans doute charnière où le père commence à être bousculé dans ses certitudes, et semble prendre conscience du besoin de Julyvonne d’entrer en contact avec le monde. Entre temps, Julyvonne fera copine-copain avec un tigre en cage et des macchabées gelés, son père dissimulera un crime qu’il n’a pas commis, apprendra à jouer au curling et couchera avec une prostituée.

Celle par qui le mur commence à se fissurer ?

Pas de doute le film est joli, intéressant, mystérieux et intelligent. Denis Côté semble prendre plaisir à ralentir le temps, et ne cherche pas à expliquer quoi que ce soit, ou plutôt il cherche à faire comprendre son propos par la symbolique et la métaphore. Cet homme, à la fois touchant et terrifiant, en effet passe son temps à éviter, fuir les choses qu’il n’est pas en mesure d’affronter, tout comme la pierre de curling doit éviter, contourner (to curl) les pierres adverses. C’est bien filmé, original, bien écrit, avec une belle photographie, également bien interprété.

Mais j’avoue n’avoir pas tout à fait accroché à cette histoire. Petit effet de lassitude sans doute de ma part après une année riche en films exigeants (Essential Killing, La dernière piste, Hors Satan…), ou bien difficulté pour le metteur en scène canadien de passer après de tels maîtres, je ne sais pas. Au bout de compte j’ai presque trouvé une certaine lourdeur symbolique de la part du réalisateur et scénariste : le tigre roux en cage comme la rousse Julyvonne prisonnière de son père, la fillette qui est tellement en manque de compagnie qu’elle se mêle aux corps assassinés, l’acquisition de lunettes qui permet à Julyvonne enfin de « voir » le monde…

Rien de rédhibitoire, j’en conviens aisément. Curling mérite tout à fait le coup d’oeil.

Chronique livre : Black Mamba Boy

de Nadifa Mohamed.

Pas grand chose à dire sur ce roman plein de bonnes intentions, hsitoriquement intéressant, mais pas vraiment passionnant. Le livre nous raconte les péripéties de la jeunesse de Jama, enfant somalien, assez tôt orphelin. L’enfant part à la recherche de son père dans une Afrique de l’Est en guerre, et survivra à tout, alors que le monde s’effondre autour de lui.

Roman biographique (Jama est le père de l’auteur), Black Mamba Boy, après un prologue correct, peine par la suite à intéresser et émouvoir. On découvre pourtant une facette de l’Histoire jamais abordée dans les cursus scolaires : les ravages de la colonisation et de la guerre dans les pays déjà ravagés par la pauvreté de l’Afrique de l’Est. Au-delà de ça, c’est le néant. Très mal écrit, mal construit, le roman est assez pénible à lire et à suivre, malgré toute la bienveillance qu’on peut avoir pour cette histoire vraie et difficile. Au suivant.

Chronique film : Hors Satan

de Bruno Dumont.

Je ne le fais quasiment jamais, mais là, je vais lire les critiques sur Hors Satan avant de vous en causer. Vous restez en ligne ? …
… toujours là ? …
…nan parce que ne vous sentez pas obliger de rester hein…
…Je sens bien que vous êtes encore là. Il va falloir que je me lance… Or donc.

Hors Satan est un film assez indescriptible. Je le savais en rentrant dans la salle, mais visiblement pas les vingt autres spectateurs, qui malgré leurs soupirs, ont pourtant réussi vaillamment à rester jusqu’à la fin. Préciser que le film est austère est un euphémisme. A titre de comparaison, on pourrait dire que La Dernière piste et Essential Killing, c’est un peu Indiana Jones par rapport à Hors Satan.

Sur la Côte d’Opale, une jeune femme, punkette campagnarde, se lie avec un SDF qui campe dans les dunes. Amour, amitié, on ne sait pas trop. Mais quand elle lui dit qu’elle n’en peut plus, l’homme n’hésite pas, prend son fusil et abat le beau-père probablement incestueux de la jeune femme. Qui est cet homme, que veut-il, pourquoi agit-il de cette manière ? Le film de Bruno Dumont n’apporte aucune réponse, mais fait se poser beaucoup de questions. Et c’est passionnant, pour peu qu’on s’accroche.

Il faut être honnête, et dire que le film est quand même assez difficile si on essaie de trop intellectualiser. Mais c’est justement le piège dans lequel, je crois, il ne faut pas tomber. Le film de Bruno Dumont est avant tout destiné à provoquer chez le spectateur des sensations, des sentiments, des questionnements. Il n’y a pas de message, de moral, juste les fragments d’une histoire proposée aux spectateurs, qui doit lui-même y trouver son chemin.

Hors Satan est tourné dans un espace réduit, coincé entre les champs, et la mer : les dunes et leur végétation. Ce décor naturel fascine le metteur en scène, qui le filme de manière incroyable, avec attention, respect, de la moindre brindille aux étendues des dunes. Il rend à la fois ce paysage source de vie, et de mort. Le metteur en scène s’accapare ce décor, se l’approprie, comme le personnage central l’occupe. Il alterne plans larges et plans serrés, parfois de manière anti-conventionnelle. Il bouleverse ainsi les codes de la narration classique de manière subtile : le spectateur a par exemple l’impression de découvrir un plan, paysage ou scène, avant de s’apercevoir que ce sont les personnages qui le regarde. L’enchaînement “logique” des plans, ou plutôt celui dont on a l’habitude, est renversé. Ca ne paraît presque rien, mais ça déstabilise, et oblige le spectateur à rester “ouvert”, disponible à ce que l’on nous donne à voir.

Il faut aussi souligner l’incroyable présence des acteurs, et leur ambivalence. L’homme (David Dewaele, une gueule qui en impose) est charismatique, magnétique, mais dès qu’il parle ou sourit de manière maladroite il devient trivial, gauche, rustre. Cette fois-ci encore, le spectateur est placé dans une situation entre-deux, et se demande comment ce type peut être à la fois cet espèce d’ange exterminateur doublé d’un véritable plouc. La jeune femme, Alexandra Lematre, est également un étrange personnage. Avec son look vaguement gothique, elle n’a pas grand chose d’une fille de la campagne. Le visage de l’actrice est à la fois poupin, et hors d’âge, et on ne sait trop quel est vraiment son degré d’innocence.

Hors Satan reste cependant, malgré la beauté de ses images, son intelligence cinématographique, et sa brillante direction d’acteurs, un film très austère dont on se demande quand même souvent où il veut aller. Mais on peut aussi considérer ce film comme ce qu’il nous montre à l’écran : un acte de foi. Une foi dénuée de Dieu, connectée au ciel et à la terre, pour ce qui est des personnages, et une foi absolue dans le pouvoir du cinéma en ce qui concerne Bruno Dumont. Couillu. Mais austère.