Chronique livre : Un homme louche

de François Beaune.

Unique, c’est le mot qui vient à l’esprit quand on lit Un homme louche. Un univers unique, un style unique. Dès son premier roman François Beaune impose sa griffe, mine de rien, derrière une apparente légèreté d’écriture et de ton.

Jean-Daniel Dugommier est un adolescent mutique et solitaire. Sa seule réelle compagnie, c’est ce cahier dans lequel il écrit son journal. Regard noir sur le monde, parfois complètement à côté de la plaque, et souvent inquiétant, c’est avec sérieux que Jean-Daniel raconte sa vision des choses, ses projets. On navigue dans un univers où éclairs de lucidité sur le fonctionnement du monde, et délires complets se côtoient. Car jean-Daniel ne va tout de même pas très bien, et son comportement finit d’ailleurs par le faire interner, puis intégrer un collège spécialisé. Près de vingt ans plus tard, on retrouve notre personnage. En apparence, un homme assez banal, un travail, un appartement, des amis de bistrot. On comprend peu à peu les événements qui se sont produits entre ces deux périodes de sa vie. Et on comprend aussi que Jean-Daniel, au moment où il recommence à raconter sa vie ne va à nouveau pas très bien dans sa tête.

Pourtant, ce qui capte l’attention quand on commence le livre, c’est sa drôlerie. Jean-Daniel est globalement bien à côté de la plaque, et les réflexions qu’il se fait sur la vie, l’amour, en cette période adolescente où tout remue à l’intérieur, sont vraiment très rigolotes. Ca part dans tous les sens, la galerie de personnages qu’il dresse est assez inénarrable. Le “réel” est complètement déformé, transformé, amplifié. A force de se focaliser sur les détails, les constituants d’un grand tout, d’expérimenter à tout va, Jean-Daniel se crée un monde totalement autre, dans lequel la logique commune n’a pas vraiment sa place. Il a pourtant l’âme d’un scientifique, et ses observations des gens qui l’entourent, sont faites de manière très sérieuse. Et si ses réflexions décalées sont drôles, le sourire pourtant se mue en crainte assez rapidement. Car cet adolescent, tout entier bouffé par sa psychose et sa paranoïa, bien que parfois d’une lucidité terrifiante, est une vraie bombe à retardement (au moins pour lui-même). Sa détestation de soi va très loin, et pour éviter de rester trop longtemps en sa propre compagnie, il passe son temps à observer les autres.

Adulte, en apparence “calmé”, il recommence pourtant à se placer en dehors du monde, il ne parvient toujours pas à se positionner dans l’espace. Il théorise (la “sous-réalité”, ou « l’idéale réalité St Nectaire« ), échafaude des plans de “fuite” : Moi qui ne fais qu’observer, qui ne veux rien avoir à faire avec le monde, je me paye ce fantasme d’un jour avoir la force de le renverser. Dans la deuxième partie du roman, c’est la tristesse qui prend le pas sur le rire. Bien sûr, l’humour noir est toujours présent, mais ce qui apparaît de cet homme, en filigrane, sa vision de la vie, sa solitude, sont bouleversants. Comment se reconstruire une vie après ce qu’il a vécu ? Et surtout pourquoi faire ? Impossible de ne pas être remué par ce personnage qui nous dit que sa première émotion réelle, durable, a été la honte. Homme tout en vrac à l’intérieur dès la naissance, Jean-Daniel tente malgré tout de rationaliser son univers. Cette quête de repères, quasi clinique, est juste très émouvante. Comment essayer de recoller les morceaux du monde, pour recoller les morceaux de soi, et tenter d’exister, au moins un tout petit peu. Finalement, on est tous un peu des Jean-Daniel Dugommier quelque part non ?

Roman, pudique, presque modeste, Un homme louche impose François Beaune comme un auteur à part, et très prometteur de la littérature française. Chapeau bas.

Pour la route quelques citations :

“L’homme est né libre, et partout il est dans les fers” (ou dans le cuir pour un fétichiste)

Ce reflet de vernis de blanc d’oeuf intense. Qu’est-ce qu’un poussin en comparaison, la jeunesse imparfaite ?

Chronique livre : K. 622

de Christian Gailly.

Jamais je ne retrouverai mon émotion, jamais je ne serai capable d’écrire ce que j’ai éprouvé ce soir-là, je crains même que la recherche des mots ne dissolve tout à fait le souvenir que j’en garde.

Pas franchement transcendée par le précédent roman lu de Christian Gailly, l’Incident, j’ai pourtant été séduite par le thème de K. 622. Pour la première fois, un homme entend à la radio le concerto pour clarinette K. 622 de Wolfgang Amadeus Mozart. Son émotion est telle que, dès le lendemain, il part à la recherche du disque. Il en achète trois versions. Mais aucune ne lui procure les mêmes sensations que lors de sa première écoute. Il décide donc d’aller écouter l’oeuvre en concert. Mais pour y aller, il a besoin d’un costume… Je ne vous raconte pas la suite, ce serait trop étrange.

Car K. 622 est un court roman vraiment étrange, et je ne sais trop quoi en penser. J’ai bien l’impression d’être complètement passée à côté du propos de Christian Gailly. J’ai d’abord du mal à suivre son écriture, fort tortueuse, pour raconter l’histoire d’un gars lui-même tortueux. Le parti-pris est très intéressant, mais ne m’a pas franchement emballé. Je reconnais à l’auteur beaucoup d’habileté, mais, le blocage vient probablement de moi, je n’accroche pas vraiment. Bizarre également ce changement de point de vue. Le récit débute à la première personne, puis se poursuit à la troisième, comme pour mettre à distance ce personnage, somme toute assez peu fréquentable. D’une interrogation brillante (une émotion est-elle liée au lieu et au moment, est-elle reproductible, comment essayer de faire renaître une émotion ?), Christian Gailly compose un récit éclaté en quatre parties, qui peine à former un tout.

Pourtant le roman se termine plutôt mieux qu’il ne se développe, par l’intrusion d’une aveugle dans la vie du héros, et sa supplique maintes fois répétée Parlez moi que je sache où vous êtes, apporte une note lancinante et quelque part fantomatique plutôt intéressante. Bref, un sentiment mitigé en reposant le livre, et l’impression tenace de ne pas avoir su saisir l’essence de la chose.

Chronique film : Detective Dee : le mystère de la flamme fantôme

de Tsui Hark.

Comme je suis en ce moment complètement décalquée, le souvenir de ce film vu il y a plus d’une semaine est un peu lointain. En Chine, la première et dernière des impératrices va monter sur le trône. Mais les conspirateurs grouillent et des morts mystérieuses par combustion spontanée font redouter le pire. L’impératrice décide de faire appel au juge Dee, qu’elle a, quelques années auparavant, emprisonné pour dissidence, afin qu’il mène l’enquête et assurer la montée de l’impératrice sur le trône.

Film de sabres, Detective Dee est un film assez jouissif. On sent qu’il y a un grand plaisir devant et derrière la caméra, et ça se ressent dans la salle. On a l’impression d’avoir 8 ans et pas encore toutes ses dents. Il y a un côté divertissement premier degré qui est tout à fait délectable. Tsui Hark ne fait pas vraiment dans la dentelle : les images de synthèse sont assez grossières, les trucages aussi, et c’est assumé. Il fait tout subir à ses héros, mais dans des proportions tout à fait déraisonnable et c’est excellent : pluie de flèches interminable qui interrompt un potentiel coït, pluie de troncs d’arbres ou de cerfs (ouais parfaitement), et même d’un bouddha géant. Ce côté too much, régressif, est vraiment plaisant. Au niveau esthétique c’est à peu près la même chose, décors grandioses et chargés, j’avoue être partagée entre le sublime et l’immonde. Outre l’aspect divertissement qui fonctionne donc parfaitement bien, Tsui Hark réussit à composer des personnages particulièrement ambigus. On ne sait à qui faire confiance, et la frontière entre gentils et méchants semblent bien ténue. Il porte également une attention remarquable aux femmes et aux personnages secondaires. Le film est par ailleurs très probablement riche au niveau du symbolisme (Tao, 5 éléments…). Cependant mes connaissances en la matière sont trop ténues pour que je me lance dans quoi que ce soit.

Reste un pur plaisir de spectatrice, et une phobie naissante pour les cloportes. Mais là, pour comprendre pourquoi, il va falloir que vous alliez voir le film.

Chronique livre : Les Gommes

d’Alain Robbe-Grillet.

Décidément, le livre de Mathieu Lindon, Ce qu’aimer veut dire, m’aura fait découvrir de bien belles choses. Après l’Homme sans postérité d’Adalbert Stifter, voilà que je termine un roman d’Alain Robbe-Grillet. J’avoue honteusement que je n’aurais sans doute jamais songé à lire cet auteur spontanément.

Nous voilà donc plongés au coeur d’une intrigue policière qui devrait être sans réelle surprise ni suspense, puisque le narrateur, naviguant d’un personnage à l’autre nous dévoile rapidement les tenants et les aboutissants de l’affaire. Dans une ville moyenne et tranquille, à la géométrie compliquée, Daniel Dupont, un professeur est victime d’une tentative d’assassinat par un groupuscule. Il en réchappe, mais préfère cependant, grâce à la complaisance d’un docteur peu regardant, que tout le monde le croit mort. La police locale jette l’éponge assez vite malgré les incohérences de l’enquête et un agent secret parisien, Wallas, débarque dans cette ville pour tenter de démasquer les coupables. Un point de départ somme toute assez classique mais qui pourtant donne lieu à un roman fascinant.

Wallas parcourt la ville à pied, de long en large et en travers pour interroger les protagonistes de cette histoire, l’ex-femme du professeur, une voisine curieuse, le médecin louche qui l’a soigné, la vieille bonne sourde comme un pot, le commissaire circonspect. Et à mesure que Wallas arpente la ville, se perd et dans le temps (sa montre est cassée), et dans l’espace (il n’a pas de plan et se fie à son sens de l’orientation parfois défaillant), et dans ses pensées, le lecteur se perd aussi. Le récit, pourtant condensé dans une ville unique et sur une seule journée, et bien que relativement chronologique fait perdre tous repères au lecteur. Le point de vue mouvant du narrateur nous donne à entrer dans la tête de chacun des personnages, et à suivre leurs pensées et suppositions. Comment dans ces cas là réussir à démêler le vrai de l’imaginaire ? Doit-on vraiment faire confiance à ces gens et à ce Wallas ? Les indices ne manquent pas pour perdre toute confiance en son histoire : sa photo de carte d’identité ne lui ressemble pas, il a les traits de l’assassin présumé de Daniel Dupont. Et pourtant il a l’air sincère. Est-il seulement manipulé ?

L’esprit du lecteur est donc en perpétuel éveil pour réussir à donner forme et cohérence à ce récit qui fait tout pour nous perdre. La manière de procéder d’Alain Robbe-Grillet est assez fascinante, avec ces réminiscences de conversations qui se répètent d’un lieu à l’autre, de ces scènes visiblement pareilles et pourtant légèrement différentes. On sent qu’on ne peut pas vraiment faire confiance à ce qu’on lit, et c’est très perturbant, tant notre esprit est habitué à prendre pour argent comptant ce qu’on lui donne à voir et à lire. Le procédé m’a fait un peu penser à un film du grand Hitchcock, je crois qu’il s’agit du Grand Alibi de 1950, mais pas sûre, dans lequel le réalisateur nous montre un flash-back complètement mensonger, et qu’on gobe avec une facilité déconcertante. C’est fascinant de voir à quel point le lecteur/spectateur est dépendant de ce qu’on lui donne à lire et à voir. Et Alain Robbe-Grillet use très bien de ses talents de manipulateur et les affiche clairement. Il ne prend pas ses lecteurs pour des idiots, bien au contraire, et joue à nous perdre dans le labyrinthe circulaire des rues de la ville et des heures. Le thème du labyrinthe est un théme cher au Nouveau Roman, et j’en avais déjà parlé à propos du magnifique Emploi du temps de Michel Butor.

On retrouve clairement dans les Gommes (antérieur de trois années à l’Emploi du temps) les mêmes questionnements, la même volonté de bousculer le lecteur, de l’amener à accepter la perte de repères, de finalement dépasser le stade de la passivité face à l’écriture. Alors certes le style en lui-même a sans doute un petit peu vieilli, on utilise certes plus aujourd’hui de télégrammes et de tubes pneumatiques, mais franchement, face à une telle construction, et une telle intelligence, je m’incline avec un respect infini.

Chronique livre : Le coprophile

de Thomas Hairmont.

Mais qu’allais-je faire dans cette galère merdeuse nom de Zeus ! Une semaine après avoir fini ce roman ma perplexité demeure. Plutôt séduite par la critique des Inrocks (décidement, lecteur, il ne faut jamais lire de critiques… enfin euh presque), et voulant sans doute me confronter à une de mes aversions assez profondes, je me suis lancée dans la lecture de ce Coprophile.

Notre héros est un doctorant en mathématiques. Lassé de sa vie New Yorkaise et aspirant à un univers plus propice aux grandes découvertes, il change d’université. Le voilà dans une fac ultra-top moderne et aseptisée Californienne, dans une ville où entreprises, centres de recherche et d’enseignements se côtoient. D’abord séduit par les lieux, il déchante ensuite très vite, et comme tout bon thésard qui se respecte fait une bonne grosse dépression. Au lieu de la noyer dans les petites pilules du bonheur, il se découvre une fascination pour la merde. Après l’étape de stockage dans son réfrigérateur, puis de tartinage du corps et enfin de l’ingestion, il rencontre une autre étudiante qui le convertit définitivement à la coprophilie, et l’introduit dans le milieu coprophile, aux rituels pour le moins salissants. Bon voilà.

Et à part cette thématique racoleuse qui y’a t’il derrière ce livre ? Je serais tentée de dire pas grand chose. Le livre tourne trop au grand guignol pour vraiment choquer le bourgeois, et finalement, la critique de notre société coincée et proprette fait long feu. Certes Thomas Hairmont écrit plutôt bien, même si étrangement ampoulé de la part d’un auteur aussi jeune. La construction du roman m’a également paru assez maladroite, et ce grand crescendo vers la débauche totale dans le caca plutôt mou du genou. Je suis complètement passée à côté donc, encore plus plombée par l’ennui que mon dégoût des matières fécales.

Pas une grand découverte au final, même si l’intention était courageuse. Et vous savez quoi ? Visiblement l’auteur a lui-même étudié les mathématiques aux Etats-Unis…gloups.