Chronique livre : Visage d’un dieu inca

de Gérard Manset.

Manset a signé trois des plus beaux titres du dernier album d’Alain Bashung, Bleu Pétrole. Quatre en fait si on compte la reprise de Il voyage en solitaire. Ces deux hommes quasiment du même âge, aux parcours différents, mais ayant fréquenté les mêmes sphères auraient eu mille occasions de se rencontrer. Et pourtant, le rapprochement s’est fait tardivement. Il a abouti à cette collaboration magique, et à la transfiguration des textes de Manset par Bashung.

Manset, tout en pudeur évoque ou invoque plus qu’il ne raconte dans Visage d’un dieu inca, la figure Bashunguienne au travers de quelques-unes de leurs rencontres. Même si l’ensemble des anecdotes et personnages croisés dans le livre ne font pas forcément écho à des choses connues de moi, cette balade au travers de l’univers de Manset, hanté par les apparitions furtives d’un Bashung marmoréen et impénétrable est très belle.

Grâce à une écriture parfois volontairement obscure, oscillant entre classicisme et poésie, Manset réussit à capter une vibration particulière de vie, et de création. Son monde est peuplé de personnages connus, tournant dans cet univers, l’enrichissant de moments de vie, de rencontres, et d’histoires. Certes, c’est un peu décousu, et on a parfois du mal à suivre le fil. Mais qu’importe, le moment est beau, émouvant, respectueux, et pour reprendre la citation de Maupassant qui introduit l’ouvrage On dirait qu’on subit une possession étrange, intime, confuse, troublante et exquise parce qu’elle est mystérieuse.

Un hommage d’autant plus beau qu’il n’a rien d’académique, mais qu’il vient du coeur. Un moment de grâce.

Chronique livre : Apprendre à finir

de Laurent Mauvignier.

Deuxième roman de Laurent Mauvignier après le magnifique Loin d’Eux, Apprendre à finir constitue une “suite” logique et superbement tenue.

Sur le principe du monologue intérieur, Laurent Mauvignier se glisse dans la peau d’une femme. Une femme qui apprend “à finir”, à faire le deuil de sa relation avec son mari. Le couple se déchirait quand l’homme a eu un grave accident. Un homme qui avait une maîtresse, et une femme dont l’impuissance se muait en désespoir, et en violence. Mais l’accident a tout changé. Il doit réapprendre à marcher, à vivre. Il est complètement dépendant d’elle, et la certitude qu’il ne partira plus, qu’il ne peut plus partir donne à cette femme l’énergie et l’espoir que tout est encore possible. Mais un jour l’homme réapprend à marcher, et la peur du vide revient.

La façon dont Laurent Mauvignier se glisse dans la peau de cette femme est véritablement troublante. Il compose un personnage tout en nuances, profondément humain, bouleversant dans ses peurs, contradictions, son courage et sa souffrance. Dans un style très parlé, heurté, qui laisse la place aux silences, Laurent Mauvignier réussit à nous toucher profondément, à nous ramener à nos propres angoisses face à la vie, l’abandon, la solitude. C’est beau et très émouvant, profondément humain et sincère, bien loin de l’exercice de style un peu vain de son dernier roman, Ce que j’appelle oubli.

Il y a dans Apprendre à finir un souffle, une vérité déchirante, une blessure inguérissable, comme la vie. Et c’est magnifique. Un très beau livre.

Chronique livre : L’absolue perfection du crime

de Tanguy Viel.

Impeccable, c’est le mot qui vient à l’esprit quand on termine cette Absolue perfection du crime. Dans ce petit volume, on peut dire qu’on atteint une sorte d’Absolue perfection du roman de braquage, au style réglé comme du papier à musique.

Tanguy Viel écrit cette histoire classique du braquage d’un casino par une bande de truand de manière millimétrique. C’est un condensé de tous les piliers du roman de braquage, de l’origine, à la mise en pratique, de l’arrestation à la vengeance finale. Très finement écrit, on ne peut qu’admirer le talent d’orfèvre de Tanguy Viel.

Mais c’est également un peu la limite du roman. A force de classicisme, de perfection on peine un peu à trouver de l’âme à cet ouvrage. La belle mécanique tourne à vide sans vraiment réussir ce à quoi un bon roman de braquage est destiné : nous faire frémir, nous étonner. On se demande alors quelles étaient les intentions de l’auteur. Certes, c’est admirable, brillant, mais finalement, pour quoi faire ?

Je vous avoue que l’Absolue perfection du crime m’a surtout absolument donné envie de revoir la trilogie Ocean de Steven Soderbergh. Ce n’est déjà pas si mal.

Chronique livre : Un homme louche

de François Beaune.

Unique, c’est le mot qui vient à l’esprit quand on lit Un homme louche. Un univers unique, un style unique. Dès son premier roman François Beaune impose sa griffe, mine de rien, derrière une apparente légèreté d’écriture et de ton.

Jean-Daniel Dugommier est un adolescent mutique et solitaire. Sa seule réelle compagnie, c’est ce cahier dans lequel il écrit son journal. Regard noir sur le monde, parfois complètement à côté de la plaque, et souvent inquiétant, c’est avec sérieux que Jean-Daniel raconte sa vision des choses, ses projets. On navigue dans un univers où éclairs de lucidité sur le fonctionnement du monde, et délires complets se côtoient. Car jean-Daniel ne va tout de même pas très bien, et son comportement finit d’ailleurs par le faire interner, puis intégrer un collège spécialisé. Près de vingt ans plus tard, on retrouve notre personnage. En apparence, un homme assez banal, un travail, un appartement, des amis de bistrot. On comprend peu à peu les événements qui se sont produits entre ces deux périodes de sa vie. Et on comprend aussi que Jean-Daniel, au moment où il recommence à raconter sa vie ne va à nouveau pas très bien dans sa tête.

Pourtant, ce qui capte l’attention quand on commence le livre, c’est sa drôlerie. Jean-Daniel est globalement bien à côté de la plaque, et les réflexions qu’il se fait sur la vie, l’amour, en cette période adolescente où tout remue à l’intérieur, sont vraiment très rigolotes. Ca part dans tous les sens, la galerie de personnages qu’il dresse est assez inénarrable. Le “réel” est complètement déformé, transformé, amplifié. A force de se focaliser sur les détails, les constituants d’un grand tout, d’expérimenter à tout va, Jean-Daniel se crée un monde totalement autre, dans lequel la logique commune n’a pas vraiment sa place. Il a pourtant l’âme d’un scientifique, et ses observations des gens qui l’entourent, sont faites de manière très sérieuse. Et si ses réflexions décalées sont drôles, le sourire pourtant se mue en crainte assez rapidement. Car cet adolescent, tout entier bouffé par sa psychose et sa paranoïa, bien que parfois d’une lucidité terrifiante, est une vraie bombe à retardement (au moins pour lui-même). Sa détestation de soi va très loin, et pour éviter de rester trop longtemps en sa propre compagnie, il passe son temps à observer les autres.

Adulte, en apparence “calmé”, il recommence pourtant à se placer en dehors du monde, il ne parvient toujours pas à se positionner dans l’espace. Il théorise (la “sous-réalité”, ou « l’idéale réalité St Nectaire« ), échafaude des plans de “fuite” : Moi qui ne fais qu’observer, qui ne veux rien avoir à faire avec le monde, je me paye ce fantasme d’un jour avoir la force de le renverser. Dans la deuxième partie du roman, c’est la tristesse qui prend le pas sur le rire. Bien sûr, l’humour noir est toujours présent, mais ce qui apparaît de cet homme, en filigrane, sa vision de la vie, sa solitude, sont bouleversants. Comment se reconstruire une vie après ce qu’il a vécu ? Et surtout pourquoi faire ? Impossible de ne pas être remué par ce personnage qui nous dit que sa première émotion réelle, durable, a été la honte. Homme tout en vrac à l’intérieur dès la naissance, Jean-Daniel tente malgré tout de rationaliser son univers. Cette quête de repères, quasi clinique, est juste très émouvante. Comment essayer de recoller les morceaux du monde, pour recoller les morceaux de soi, et tenter d’exister, au moins un tout petit peu. Finalement, on est tous un peu des Jean-Daniel Dugommier quelque part non ?

Roman, pudique, presque modeste, Un homme louche impose François Beaune comme un auteur à part, et très prometteur de la littérature française. Chapeau bas.

Pour la route quelques citations :

“L’homme est né libre, et partout il est dans les fers” (ou dans le cuir pour un fétichiste)

Ce reflet de vernis de blanc d’oeuf intense. Qu’est-ce qu’un poussin en comparaison, la jeunesse imparfaite ?

Chronique livre : K. 622

de Christian Gailly.

Jamais je ne retrouverai mon émotion, jamais je ne serai capable d’écrire ce que j’ai éprouvé ce soir-là, je crains même que la recherche des mots ne dissolve tout à fait le souvenir que j’en garde.

Pas franchement transcendée par le précédent roman lu de Christian Gailly, l’Incident, j’ai pourtant été séduite par le thème de K. 622. Pour la première fois, un homme entend à la radio le concerto pour clarinette K. 622 de Wolfgang Amadeus Mozart. Son émotion est telle que, dès le lendemain, il part à la recherche du disque. Il en achète trois versions. Mais aucune ne lui procure les mêmes sensations que lors de sa première écoute. Il décide donc d’aller écouter l’oeuvre en concert. Mais pour y aller, il a besoin d’un costume… Je ne vous raconte pas la suite, ce serait trop étrange.

Car K. 622 est un court roman vraiment étrange, et je ne sais trop quoi en penser. J’ai bien l’impression d’être complètement passée à côté du propos de Christian Gailly. J’ai d’abord du mal à suivre son écriture, fort tortueuse, pour raconter l’histoire d’un gars lui-même tortueux. Le parti-pris est très intéressant, mais ne m’a pas franchement emballé. Je reconnais à l’auteur beaucoup d’habileté, mais, le blocage vient probablement de moi, je n’accroche pas vraiment. Bizarre également ce changement de point de vue. Le récit débute à la première personne, puis se poursuit à la troisième, comme pour mettre à distance ce personnage, somme toute assez peu fréquentable. D’une interrogation brillante (une émotion est-elle liée au lieu et au moment, est-elle reproductible, comment essayer de faire renaître une émotion ?), Christian Gailly compose un récit éclaté en quatre parties, qui peine à former un tout.

Pourtant le roman se termine plutôt mieux qu’il ne se développe, par l’intrusion d’une aveugle dans la vie du héros, et sa supplique maintes fois répétée Parlez moi que je sache où vous êtes, apporte une note lancinante et quelque part fantomatique plutôt intéressante. Bref, un sentiment mitigé en reposant le livre, et l’impression tenace de ne pas avoir su saisir l’essence de la chose.