Chronique livre : Les Gommes

d’Alain Robbe-Grillet.

Décidément, le livre de Mathieu Lindon, Ce qu’aimer veut dire, m’aura fait découvrir de bien belles choses. Après l’Homme sans postérité d’Adalbert Stifter, voilà que je termine un roman d’Alain Robbe-Grillet. J’avoue honteusement que je n’aurais sans doute jamais songé à lire cet auteur spontanément.

Nous voilà donc plongés au coeur d’une intrigue policière qui devrait être sans réelle surprise ni suspense, puisque le narrateur, naviguant d’un personnage à l’autre nous dévoile rapidement les tenants et les aboutissants de l’affaire. Dans une ville moyenne et tranquille, à la géométrie compliquée, Daniel Dupont, un professeur est victime d’une tentative d’assassinat par un groupuscule. Il en réchappe, mais préfère cependant, grâce à la complaisance d’un docteur peu regardant, que tout le monde le croit mort. La police locale jette l’éponge assez vite malgré les incohérences de l’enquête et un agent secret parisien, Wallas, débarque dans cette ville pour tenter de démasquer les coupables. Un point de départ somme toute assez classique mais qui pourtant donne lieu à un roman fascinant.

Wallas parcourt la ville à pied, de long en large et en travers pour interroger les protagonistes de cette histoire, l’ex-femme du professeur, une voisine curieuse, le médecin louche qui l’a soigné, la vieille bonne sourde comme un pot, le commissaire circonspect. Et à mesure que Wallas arpente la ville, se perd et dans le temps (sa montre est cassée), et dans l’espace (il n’a pas de plan et se fie à son sens de l’orientation parfois défaillant), et dans ses pensées, le lecteur se perd aussi. Le récit, pourtant condensé dans une ville unique et sur une seule journée, et bien que relativement chronologique fait perdre tous repères au lecteur. Le point de vue mouvant du narrateur nous donne à entrer dans la tête de chacun des personnages, et à suivre leurs pensées et suppositions. Comment dans ces cas là réussir à démêler le vrai de l’imaginaire ? Doit-on vraiment faire confiance à ces gens et à ce Wallas ? Les indices ne manquent pas pour perdre toute confiance en son histoire : sa photo de carte d’identité ne lui ressemble pas, il a les traits de l’assassin présumé de Daniel Dupont. Et pourtant il a l’air sincère. Est-il seulement manipulé ?

L’esprit du lecteur est donc en perpétuel éveil pour réussir à donner forme et cohérence à ce récit qui fait tout pour nous perdre. La manière de procéder d’Alain Robbe-Grillet est assez fascinante, avec ces réminiscences de conversations qui se répètent d’un lieu à l’autre, de ces scènes visiblement pareilles et pourtant légèrement différentes. On sent qu’on ne peut pas vraiment faire confiance à ce qu’on lit, et c’est très perturbant, tant notre esprit est habitué à prendre pour argent comptant ce qu’on lui donne à voir et à lire. Le procédé m’a fait un peu penser à un film du grand Hitchcock, je crois qu’il s’agit du Grand Alibi de 1950, mais pas sûre, dans lequel le réalisateur nous montre un flash-back complètement mensonger, et qu’on gobe avec une facilité déconcertante. C’est fascinant de voir à quel point le lecteur/spectateur est dépendant de ce qu’on lui donne à lire et à voir. Et Alain Robbe-Grillet use très bien de ses talents de manipulateur et les affiche clairement. Il ne prend pas ses lecteurs pour des idiots, bien au contraire, et joue à nous perdre dans le labyrinthe circulaire des rues de la ville et des heures. Le thème du labyrinthe est un théme cher au Nouveau Roman, et j’en avais déjà parlé à propos du magnifique Emploi du temps de Michel Butor.

On retrouve clairement dans les Gommes (antérieur de trois années à l’Emploi du temps) les mêmes questionnements, la même volonté de bousculer le lecteur, de l’amener à accepter la perte de repères, de finalement dépasser le stade de la passivité face à l’écriture. Alors certes le style en lui-même a sans doute un petit peu vieilli, on utilise certes plus aujourd’hui de télégrammes et de tubes pneumatiques, mais franchement, face à une telle construction, et une telle intelligence, je m’incline avec un respect infini.

Chronique livre : Le coprophile

de Thomas Hairmont.

Mais qu’allais-je faire dans cette galère merdeuse nom de Zeus ! Une semaine après avoir fini ce roman ma perplexité demeure. Plutôt séduite par la critique des Inrocks (décidement, lecteur, il ne faut jamais lire de critiques… enfin euh presque), et voulant sans doute me confronter à une de mes aversions assez profondes, je me suis lancée dans la lecture de ce Coprophile.

Notre héros est un doctorant en mathématiques. Lassé de sa vie New Yorkaise et aspirant à un univers plus propice aux grandes découvertes, il change d’université. Le voilà dans une fac ultra-top moderne et aseptisée Californienne, dans une ville où entreprises, centres de recherche et d’enseignements se côtoient. D’abord séduit par les lieux, il déchante ensuite très vite, et comme tout bon thésard qui se respecte fait une bonne grosse dépression. Au lieu de la noyer dans les petites pilules du bonheur, il se découvre une fascination pour la merde. Après l’étape de stockage dans son réfrigérateur, puis de tartinage du corps et enfin de l’ingestion, il rencontre une autre étudiante qui le convertit définitivement à la coprophilie, et l’introduit dans le milieu coprophile, aux rituels pour le moins salissants. Bon voilà.

Et à part cette thématique racoleuse qui y’a t’il derrière ce livre ? Je serais tentée de dire pas grand chose. Le livre tourne trop au grand guignol pour vraiment choquer le bourgeois, et finalement, la critique de notre société coincée et proprette fait long feu. Certes Thomas Hairmont écrit plutôt bien, même si étrangement ampoulé de la part d’un auteur aussi jeune. La construction du roman m’a également paru assez maladroite, et ce grand crescendo vers la débauche totale dans le caca plutôt mou du genou. Je suis complètement passée à côté donc, encore plus plombée par l’ennui que mon dégoût des matières fécales.

Pas une grand découverte au final, même si l’intention était courageuse. Et vous savez quoi ? Visiblement l’auteur a lui-même étudié les mathématiques aux Etats-Unis…gloups.

Chronique livre : Alors Carcasse

de Mariette Navarro.

La surprise est à la hauteur de la qualité de l’objet, belle et émouvante. Le premier texte publié chez Cheyne éditeur de Mariette Navarro est une très jolie découverte. Le titre d’abord interpelle, énigmatique. Alors Carcasse. Un Alors comme une ouverture sur un monde pour l’instant inconnu, sur un mouvement de l’avant vers quelque chose qu’on ne devine pas encore, le bord d’un précipice. Et Carcasse, un personnage “armature”, au nom tellement symbolique. C’est donc l’histoire de cet étrange Carcasse qui nous est contée. Carcasse qui est un personnage dont on ne perçoit que le squelette. Il est encore vide et incertain, sans corps et sans idée, flou. Carcasse se tient sur le seuil, et il n’ose pas le franchir. Il voit le monde au-delà mais n’ose pas y aller. Pourtant petit à petit, Carcasse apprend à être, à exister. Seul, il se compose un corps, qu’il habite progressivement. Mais cette “naissance” de Carcasse est délicate, et son affirmation fait grincer des dents le monde qui l’entoure et qu’il a tendance à oublier. Perdu dans cette recherche de lui même, Carcasse croît démesurément et fait de l’ombre au-delà du seuil.

Le texte de Mariette Navarro est à la fois très audacieux dans sa conception (raconter l’histoire beckettienne d’un personnage proche du vide), simple dans son principe (un éveil initiatique), et riche dans sa forme. Car on est ici dans un univers poétique, unique, expérimental qu’on sent réfléchi, maîtrisé et parfaitement composé. La langue de Mariette Navarro est particulière, déroutante au début, puis on s’y installe et on se laisse porter par ces mots bousculés, ce souffle intérieur irrégulier, au gré des évolutions de Carcasse. Ce qui impressionne le plus dans l’écriture de Mariette Navarro, c’est que jamais cette recherche stylistique ne se fait au détriment de son histoire. Bien au contraire. Cette forme est un vecteur d’émotions, émotions qui naissent dès la première page. Grâce au personnage de Carcasse, l’auteur réussit à toucher quelque chose d’à la fois très personnel, sensible et de totalement universel. Personnel car on sent l’auteur derrière la plume, son vécu, son ressenti, ses questionnements. Cette personne nous touche infiniment, justement parce que ses questionnements sont aussi les nôtres, et elle atteint en ça un petit quelque chose d’universel.

Alors Carcasse est un premier texte poétique, personnel et touchant, qui donne envie de découvrir un peu plus de la très belle plume de son auteur. Pour un coup d’essai…

Point infos :

  • Pour découvrir un peu plus l’auteur, je vous conseille vivement la visite de son blog
  • Alors Carcasse sera lu le 18 Août à St Agrève (07) par Denis Lavant (rien que ça)
  • Nous les vagues, deuxième publication de Mariette Navarro, sortira prochainement aux Editions Quartett

Chronique livre : Ce que j’appelle oubli

de Laurent Mauvignier.

Perplexité, agacement, ce sont les mots qui me sont venus à l’esprit en cours de lecture. Ce que j’appelle oubli, très court roman (à peine 60 pages écrites en police 18, à peine une nouvelle en fait), publié bien entendu, par les Editions de Minuit, laisse un goût amer dans la bouche. Pourtant, je me doute bien qu’il est sûrement de très mauvais goût d’oser émettre des doutes en ce qui concerne les intentions de l’auteur, tant le fait divers sur lequel il s’appuie est effectivement abominable, insupportable, inadmissible.

Dans un supermarché de Lyon, un jeune homme a succombé sous les coups de vigiles, pour avoir volé une cannette de bière. Choquante, l’histoire ne peut évidemment laisser indifférent. Délaissant la forme chorale dans laquelle il excelle, Laurent Mauvignier se donne le rôle d’un narrateur anonyme, qui s’adresse au frère de la victime, pour lui raconter le drame, les pensées du jeune homme, des souvenirs. En une unique phrase, sans point, il déverse cette histoire sur l’inacceptable. Je suis vraiment très gênée par cet ouvrage. Je ne comprends clairement pas les intentions de l’auteur. Laurent Mauvignier est pourtant un très grand et ses textes déclenchent en moi, généralement, des torrents d’émotions et de respect sur sa capacité à appréhender les tourments humains dans toutes leurs nuances. Sa hauteur de vue, l’ampleur de ses textes, l’urgence de son écriture me bouleversent. Ici, ce n’est pas du tout le cas.

On a constamment l’impression qu’il se bat avec le cadre formel qu’il s’impose (une unique phrase), rien n’est fluide, l’oralité est absente. Bien que court, ce texte est donc relativement compliqué à lire, et il se termine manière fort prévisible (et donc fort décevante), non par un point, mais par un tiret. Cette forme, au lieu d’apporter de l’urgence, de l’émotion, plombe le roman par sa lourdeur, et focalise l’attention du lecteur au lieu de servir de point d’appui au déploiement du propos. D’autres auteurs ayant eu recours au même procédé s’en sont bien mieux sortis, utilisant la phrase unique comme moyen et non comme finalité pour soutenir leur pensée (Philippe Malone et son très grand Septembres, ou encore Mathias Enard et son impressionnant Zone).

De ce que j’aime dans l’écriture de Laurent Mauvignier il ne reste pas grand chose dans ce court texte, qui se révèle au final bien plus anecdotique que son sujet. Beaucoup de regrets donc, d’autant plus qu’au-delà du fait divers terrible il y avait tout de même beaucoup de choses à creuser, beaucoup de questions à poser, à réfléchir. Manque d’ampleur dans la prise en main du sujet, focalisation sur la forme au détriment du fond, Ce que j’appelle oubli laisse perplexe et affamé. Ce que j’appelle à oublier ? (pour mieux passer au suivant).

Chronique livre : L’alcool et la nostalgie

de Mathias Enard.

Etranges sont les liens qui se tissent entre deux oeuvres au hasard de l’ordre dans lequel on les lit. L’alcool et la nostalgie semble être le pendant sombre de ce qu’a été Ce qu’aimer veut dire pour moi, construit autour du voyage (géographique et temporel), de gens qui ont compté et comptent encore, de la drogue, et d’un monde intellectuel hanté la littérature. L’alcool et la nostalgie confirme tout le bien que je pensais de Mathias Enard après la lecture de son fascinant Zone. L’alcool et la nostalgie semble lui-même être le fantôme de Zone, et c’est à la fois fascinant et déroutant de voir à quel point sur une trame très semblable (un voyage en train, des souvenirs qui affleurent et envahissent tout), traitée de manière assez comparable dans le style, Mathias Enard réussit à nouveau un roman magnifique, touchant, simple, ample, intelligent et sensible.

Oeuvre de fiction, Mathias Enard brouille cependant les pistes en donnant à son narrateur son propre prénom. Ce flou entretient la flamme, et fascine, rendant le roman personnel, dangereux, sur le fil. Le narrateur reçoit une nuit l’appel de Jeanne, une ancienne amante, partie vivre en Russie, avec  leur ami Vladimir. Elle lui annonce la mort de Vladimir, dont il était également très proche. Ce trio amoureux a vécu à Moscou une vie agitée, noyée dans l’alcool, la drogue et les médicaments. Mathias se remémore cette étape de sa vie, puis son départ de Moscou. L’appel de Jeanne le pousse à revenir en Russie, et à rapatrier le corps de son ami au fin fond de son village natal en Sibérie. Le voyage en Transsibérien, de plus de quatre mille kilomètres permet à Mathias de se remémorer ce tumultueux passé, à remettre en suspension des souvenirs encore douloureux, et déterrer les sentiments qu’il s’était efforcé d’enfouir.

Contrairement à Zone, l’ouvrage est extrêmement court, mais cette forme ramassée condense les émotions, et s’avère plus simple d’accés, dépassant le formalisme de Zone pour oser toucher plus directement le lecteur. Hasard des lectures, les fantômes des écrivains et des événements convoqués par Mathias Enard m’étaient plus familiers dans l’Alcool et la Nostalgie que dans Zone. Tolstoï, Dostoïevski, Kerouac, Tchekhov, Nabokov, le terrain était plus balisé pour moi. Et surtout, l’hommage direct, presque appuyé à Cendrars, et sa prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France me touche infiniment. L’écriture est d’une grande musicalité, rythmique et heurtée, fleuve capricieux des pensées du narrateur. Un moment superbe et fulgurant.