Chronique livre : Le Park

de Bruce Bégout.

A ta place, je suivrais docilement le mouvement.
Tout écart pourrait être fatal.
Clique.

Magnifique petite chose publiée dans la non moins magnifique collection Allia, le Park m’a été conseillé par une personne fort avisée, qui peut continuer à me donner des conseils de cet ordre autant qu’elle veut. Au premier abord, on se croirait dans un univers entre W ou le souvenir d’enfance de Perec, et Choir de Chevillard : la tentative de description d’une chose indescriptible et ignoble. Mais là où Perec et Chevillard avancent masqués, Bégout dévoile très vite ses intentions, tout comme le lieu qu’il décrit porte en lui-même les éléments de sa propre réflexion.

Le narrateur nous embarque dans la découverte du Park, un parc d’attraction pour gens friqués, isolé sur une île. Ce Park est un peu particulier puisque, loin du classique parc d’attraction, il accumule en son sein, toutes les sortes de “parcs” pouvant exister, ou plus précisément les différentes modalités de “parcage” existantes : du parc d’attractions classique, aux camps de concentration, en passant par les prisons, les zoos, les tripots, les usines … Partant du postulat que l’instinct naturel des hommes est de s’auto-parquer (pour se protéger, entre des murs, ensemble) et de parquer les éléments indésirables, effrayés qu’ils sont par l’inconnu, le danger, l’absence de limites, de protection, par une trop grande liberté. L’intention du livre étant dévoilée très tôt, on se demande si Bruce Bégout va quand même arriver à tenir sur la longueur. Et bien oui. Au milieu du livre, il introduit dans sa description méthodique du Park, l’étude de certains habitants, grosso modo un pour chaque type de population du Park : un employé fraîchement débarqué, un prisonnier, les ingénieurs et scientifiques qui inventent les attractions, l’architecte perché dans sa tour d’ivoire, les visiteurs… et cet étalage de caractères peuplant cet univers infâme est abominablement délectable.

Voilà le paradoxe de cet objet littéraire : une description méticuleuse et rigoureuse (quel style précis, affûté !) d’un endroit déserté par la morale, visité par de richissimes clients en quête de sensations fortes injustifiables, qui tout autant qu’elle provoque le rejet, suscite la curiosité et l’appétit malsain. Le lecteur se trouve dans la position de rat de laboratoire, soumis à une expérience scientifique et littéraire passionnante, riche et inconfortable. Il n’est bien sûr pas la peine de préciser que ce Park, si particulier, n’est qu’un révélateur, un condensé du monde dans lequel nous vivons, et duquel pourtant nous nous protégeons, en restant dans nos “parcs” respectifs (travail, famille… vous connaissez la suite).

Le Park, ou l’ambition de décrire le monde en son entier au travers d’une notion unique, celle du parcage : fou, discutable et surtout formidablement réussi. Une belle découverte.

Et parfois la réalité vient faire du pied à la fiction.

Chronique livre : Infrarouge

de Nancy Huston.

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She thinks she’s God’s gift to mankind.
And she’s not the only one.
Just click. 

Enfer et damnation, qu’est-il advenu de la merveilleuse plume hustonnienne ? Quelle mouche a piqué la talentueuse Nancy d’abandonner ses formes chorales pour ce monologue nombriliste et maladroit ? Je reste clairement agacée par ce livre dont la découverte dans le rayon nouveautés de ma librairie préférée m’avait pourtant plongé dans l’extase. Adoptant cette fois-ci un point de vue unique, une pensée unique, celle de Rena Greenblatt, artiste et reporter photographe, Nancy Huston perd tout ce que j’aime chez elle : cette magnifique attention à autrui, cette faculté d’appréhender l’humanité de chacun.

Rena, 45 ans, décide de partager (de sacrifier plutôt) une semaine de vacances en Toscane avec son père vieillissant, et sa belle-mère nunuche. Durant cette pénible escapade, Rena (aidée de son amie imaginaire Subra…) fuit le réel trop pesant en se remémorant son passé, ses différents maris, ses multiples amants, ses reportages photos. Pendant ce temps, à Paris, les émeutes des banlieues grondent, son ami Aziz, excédé par son absence la quitte, et son patron la vire puisqu’elle n’est pas là pour suivre les événements parisiens. Le tout est noyé par une volonté forcenée de la part de Huston d’affirmer le sérieux de son livre en le bourrant de références culturelles : sur les lieux qu’ils visitent (merci le guide bleu !), sur la photographie (Subra est le verlan de Arbus entre autres choses), sur les artistes underground (oh comme je suis une écrivaine branchée et torturée). Bref Huston est en train de choper une vilaine manie franco-française, celle de l’auteur qui étale sa culture et c’est juste inintéressant.

La construction pose également problème : à chaque enchaînement on tremble, et on tord le bec, Nancy Huston ne sait visiblement pas trop comment passer du présent aux divagations dans le passé de son héroïne, et ça ne fonctionne jamais vraiment. Ne fonctionne pas non plus son héroïne, Rena, avec laquelle on est pourtant condamné à passer plus de 300 pages. Nancy Huston a du lire « Psycho pour les nuls » et « Femmes middle-aged mode d’emploi » pour composer son personnage : Rena est dure, sans tendresse pour ses parents, mais amoureuse des hommes et folle de cul (oui, il y a beaucoup de sexe dans le livre, même pas bandant), mais on apprend que son enfance n’a pas été jolie jolie, la chtiote a beaucoup souffert, ralala quels ravages. Alors elle se noie dans le sexe, se planque derrière son appareil photo, se venge sur ses parents. Constamment dans la rage, Rena, malgré toutes ses blessures sanglantes qu’on nous expose avec délectation, ne parvient jamais à être attendrissante et devient le symbole d’un féminisme que j’exècre, autocentré, haineux (tel qu’on pouvait également le croiser dans La douceur du Corset, ça doit être mode). Le concept d’adulte incapable de se défaire de ses comportements et de ses velléités d’ado, de vivre dans le présent, de se regarder autre chose que le nombril commence à me gaver dans la vie, et donc aucune envie de retrouver ça dans les livres, même si Freud doit se taper sur le ventre de contentement. Ce qui fait vraiment l’humain (ou ce qui a mes yeux le définit, empathie, générosité, fragilité…) est donc absent du livre, et c’est un comble de la part d’une des plus grandes auteurs contemporaine de l’humain.

On retrouve de ci de là quand même la vraie patte de Huston dans quelques phrases ravageuses (« Rena regarde les clients qui vont et viennent dans le restaurant en se disant que chacun d’eux renferment une Thèbes, une Troie, une Jérusalem… Comment font-ils pour continuer à mettre un pied devant l’autre, à sourire, à faire leurs courses, à ne pas mourir de douleur ?« ), mais tout ça est complètement noyé dans ce flot de négativité oppressant, de nombrilisme malsain, de manque de générosité chronique. Un coup d’épée dans l’eau, et une néfaste production de radicaux libres pour moi. Brrrrrr.

Chronique livre : Ritournelle de la faim

de J. M. G. Le Clézio.

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En manque d’amour aussi ? Clique.

Quelle richesse dans ce court roman de Le Clézio ! Première fois que je me frotte à l’univers du Nobel 2008, et beaucoup d’étonnement à la lecture de cette écriture loin de clichés agrippés à mes neurones. On n’est pas ici dans un univers à la Modiano, dentelle pastel, brumeuse et ouatée, mais dans un monde dont l’élégance ne masque pas l’âpreté, la laideur, la petitesse, un monde plein d’insuffisances, de rancoeurs, de vie en somme. Plaçant son roman dans un contexte autobiographique grâce au court chapitre introductif, le roman ne l’est pourtant pas à proprement parlé, mais le trouble subsiste tout le long de ses pages, et place le lecteur dans une position d’attente inquiète, de sensibilité extrême aux moindres tourments de son héroïne.

Ethel est une enfant au début du roman, elle a dix ans et sa vie est illuminée par l’attention que lui porte son grand oncle, M. Soliman, et par la curiosité qu’il sait éveiller en elle. Il lui fait découvrir le monde (jolie et troublante visite à l’exposition universelle), ou du moins un monde différent de celui de ses parents et fait d’elle sa protégée et héritière. Puis Ethel rencontre Xénia, jeune aristocrate russe ruinée. Cette fille à la vie dure, belle et mystérieuse, fascine Ethel. Ethel a une vie matérielle confortable, et Xénia suscite en elle des flots de passion adolescente. Et puis un flirt de vacances, et puis la montée du nazisme, et puis les conversations nauséabondes dans le salon familiale, et puis la ruine, et puis la guerre, et puis la fuite et puis la faim.

En seulement 200 pages, J. M. G. Le Clézio grâce à une puissance d’évocation incroyable, balaie dix ans dans la vie de cette jeune fille/femme (librement inspirée de sa mère), dix années d’instabilité, de ruptures, durant lesquelles histoire familiale et grande Histoire sont intimement mêlées. Le Clézio refuse de céder à un quelconque héroïsme dans son écriture (bien qu’il qualifie Ethel d’héroïne à la toute fin du livre), mais c’est bien d’une lutte pour la survie dont il s’agit ici, une survie prosaïque, banale, mais qui ne peut être assurée que grâce à « la faim » de son personnage, une faim chronique, lancinante, ininterrompue. Et il ne s’agit pas seulement de nourriture bien entendu, mais Ethel est quelqu’un qui absorbe ce qui l’entoure et qui plonge dedans dans son entier : les histoires de son grand oncle, les mystères de Xénia, les conversations de salon, les plans de l’architecte, la musique, sa frénésie de sexe, et finalement, sa frénésie de vie, inconsciente, naturelle, presque animale. On comprend alors ce très beau titre Ritournelle de la faim, la faim comme un leitmotiv, une rengaine qui assure la survie. Le roman est d’ailleurs baigné de musique (Ethel joue du piano, de nombreux compositeurs sont invoqués, et le final rend hommage au Boléro de Ravel). Il y a par ailleurs quelque chose de très photographique et cinématographique dans l’écriture de Le Clézio, tant les scènes se dessinent dans l’esprit, les images subsistent (un maillot de bain tâché de sperme, un jardin sauvage au coeur de Paris, un salon parisien, une escapade à vélo).

Parfois d’un grand classicisme, parfois complètement heurté, haletant, phrases courtes et sèches, il y a quelque de très libre dans le style de l’écrivain, et de très physique, de très global, une hauteur de vue insensée, sans concession, pour une histoire finalement très personnelle, presque intime. C’est beau et touchant, ça remue la tripe et le coeur juste comme il faut.

Chronique livre : La promesse de l’aube

de Romain Gary.

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Premier degré : aube. A moins que ? Clique.

Je me doutais bien, à la lecture de La vie devant soi, que Gary avait un rapport particulier avec le concept de maternité, tout s’explique avec ce roman autobiographique, racontant la vie de son auteur, depuis son enfance jusqu’au décès de sa mère. Et il faut avouer que la vraie héroïne de se livre est la mère de Gary, et non pas Gary lui-même, bien que celui-ci, sous couvert d’une fausse modestie très amusante narre dans les grandes largeurs ses péripéties militaires et médicales.

Il serait un peu léger de dire que la mère de Gary était une mère poule, possessive, envahissante. Persuadée du génie de son enfant alors qu’il ne savait pas encore parler, elle clamait à qui voulait bien l’entendre (ou pas d’ailleurs !) que son fils (russe, et en partie élevé en Pologne) serait ambassadeur de France et l’équivalent de Victor Hugo. Pas moins. Voilà des attentes qui au moins ont le mérite d’être claires, mais qui devaient tout de même faire peser sur les épaules du jeune romain quelque pression. Mais ces attentes étaient assorties d’un amour absolument bouleversant d’une femme, actrice ratée, ayant eu un enfant tout seule, un peu tard, et dont toute l’énergie et l’affection se reporte sur le petit homme de sa vie. Loin de se laisser étouffer, fort d’une énergie à toute épreuve, Gary va tenter de combler les espérances de sa mère. Et c’est bouleversant.

Chronique livre : L’Horizon

de Patrick Modiano.

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Souvenir d’horizon. Clique.

Les romans de Patrick Modiano ont une constante : on en garde toujours un souvenir de lumineuse brume. Les histoires s’échappent aussi vite qu’elles sont lues et ne reste que la mélodie d’une langue douce, ciselée, parfaite. L’Horizon ne déroge pas à cette règle, d’autant plus qu’il traite d’un sujet pour le moins subjectif, le souvenir. Un écrivain d’âge mûr se remémore un épisode de sa jeunesse, épisode ravivé par le nom d’un personnage de son passé, pourtant à peine croisé. Il se souvient que jeune homme, vendeur dans une librairie pour survivre, il a rencontré une jeune femme, Marguerite Le Coz. Vivant constamment dans la peur, Marguerite est poursuivie par un homme peu amène.

Souvenirs croisés des deux protagonistes, sauts temporels, le plume de Modiano se plaît à surtout à ne pas rester dans la droite ligne de son récit, pour s’approcher de l’évocation. Evitant de toute force de plonger dans le passéisme malgré son sujet, le narrateur semble évoquer les ombres de sa vie afin d’éclairer son présent, de dénouer les mystères (mais pas trop vite surtout) pour mieux savourer le moment. C’est beau et lumineux, parce que justement placé sous l’ombre d’une menace passée, que les années ont rendu diffuse. Une dentelle parfaite. Ou plutôt une toile d’araignée, constellée de gouttes de rosée, brillantes dans le soleil du matin.