Chronique livre : L’épouvantail (The scarecrow)

de Michael Connelly.

Avant-dernier roman de Michael Connelly, L’épouvantail confirme le retrour du maître dans la cour des grands. Moins trépidant cependant que 9 Dragons (le roman qui a suivi L’épouvantail), ce roman démontre néanmoins un sursaut dans l’écriture et l’art de l’intrigue Connellienne.

On retrouve le journaliste Jack McEvoy et l’agent du FBI Rachel Walling traquant un tueur en série insaisissable se planquant des les arcanes des mondes virtuels. Là où Connelly la joue finement, c’est qu’on connaît dès le tout premier chapitre qui est le tueur, ce qu’il fait dans la vie. L’auteur préfère donc user du suspense cher à Hitchcock plutôt que de la banal surprise. Ici, il va donc être question de voir comment nos héros se dépatouillent pour débusquer ce tueur surdoué. Et c’est peu dire qu’ils ont du mal, et l’épouvantail joue avec eux de belle manière. Nos deux enquêteurs se trouvent un peu perdus, dépassés par les méthodes du tueur, et par les embûches semées par leurs hiérarchies.

Connelly commençait dans L’épouvantail à esquisser ce qu’on ressentait dans 9 Dragons, l’usure de ses héros, les manipulations qu’ils subissent de toutes parts. Ils ne sont plus des leaders intouchables, mais des pions dans une intrigue qu’ils ont bien du mal à débrouiller. L’épouvantail va moins loin que 9 Dragons dans ce constat, mais on commence tout de même à voir l’évolution de la pensée de Connelly, et c’est très intéressant. Il n’en reste pas moins que le roman vise avant tout l’efficacité, et qu’il est très efficace.

Se refusant comme à son habitude à se perdre dans les labyrinthes psychologiques de ses personnages, L’épouvantail se concentre sur l’essentiel, et c’est ce qu’il fallait. Un polar classique certes, qui ne révolutionnera pas le monde du polar, mais efficace juste comme il faut. Un bon cru.

Chronique film : Black Swan

de Darren Aronofsky.

Comme la plupart des gens dans la salle (pleine et féminine) du cinéma, j’ai cédé aux sirènes médiatiques et choisi Black Swan pour mon retour dans les salles obscures. Couverture des Inrocks, couverture de Télérama, couverture des Cahiers du cinéma, voilà qui sentait bon, et je me suis abstenue de lire les critiques de peur de passer à côté du film. Et bien ça n’a pas suffi, je suis quand même complètement passée à côté. Pour faire un jeu de mot ultra-facile, on assiste à la création du Lac des cygnes à l’écran, mais dans la salle, c’est plutôt Casse-noisette(s).

Je ne sais pas vraiment par où commencer tant tout, ou presque, m’a atterrée. Darren Aronofsky veut mettre en image l’adage “Ton plus grand ennemi, c’est toi même”. Soit, pourquoi pas. Il choisit de suivre l’itinéraire d’une ballerine, Nina, obsédée par la perfection, qui doit interpréter le Reine des cygnes dans une nouvelle production révolutionnaire du Lac des Cygnes. Le chorégraphe, a bien compris les blocages de la jeune femme, fragile, immature, trop “bonne élève”, et tente de révéler le cygne noir qui sommeille en elle. Bon, déjà ça sonne un peu lourdingue, mais on essaie de passer outre. Nina, effectivement étouffée par sa mère (ahhh la psychologie à deux balles), se révèle plus fragile encore qu’on aurait pu le penser, elle sombre peu à peu dans la folie, et on assiste à ses décrochements successifs.

Le film dérive vers le fantastique, puis le film d’horreur. Le problème, c’est que tout est assez raté et lourdingue. Choisir le Lac des Cygnes était déjà très risqué : rien de plus facile que de sombrer dans la ringardise avec cette musique et ce ballet, et Aronofsky n’y échappe pas. Son film se veut pourtant ultra-contemporain, mais il sent tout de même très fort la naphtaline : tout est vieillot dans le ballet qu’il nous propose, costumes, chorégraphies. On cherche vainement le vénéneux qu’il tient absolument à nous vendre, mais sans succès. On frémit également quand Nina commence à se lâcher. Pour Aronofsky, se lâcher et devenir soi-même, c’est se masturber (scène grotesque de masturbation féminine), boire, consommer de la drogue et se faire lécher le minou par une autre danseuse. Le problème c’est que ça n’est ni  vénéneux, ni sexy, ni trouble, ni angoissant, et surtout pas émouvant. Juste terriblement vulgaire et ras le bitume. Comme le réalisateur n’est pas très sûr qu’on ait bien compris la métamorphose de la ballerine en cygne noir, voilà qu’il commence à nous transformer réellement la pauvre Natalie Portman en pioupiou en l’affublant sur l’épaule d’une espèce de peau de poulet hérissée, qui s’étend progressivement. Pas cool.

Aronofsky a pourtant des références, il y a du Hitchcock dans le portrait de cette mère possessive, magnifiquement interprétée par Barbara Hershey, du Dracula de Coppola dans la découverte de sa face obscure par une jeune femme (la présence de Winona Ryder est d’ailleurs un magnifique clin d’oeil), ou du Polanski dans ce portrait de jeune femme qui décroche du réel, mais rien ne fonctionne vraiment à force d’être autant appuyé, et tout finit par être très prévisible.  Il y avait pourtant quelque chose de beau à faire sur le passage du temps chez la femme, avec ces trois générations de femmes successives (la mère, la danseuse étoile déchue, et la nouvelle génération représentée par Nina). Mais Aronofsky ne fait qu’effleurer la piste, préférant se focaliser sur la transformation de Nina. Le désastre total est évité de justesse grâce à la performance de Natalie Portman, piètre danseuse, mais grande actrice, qui incarne la danseuse avec beaucoup (trop ?) de talent. C’est un total rôle de (trop de?) composition pour elle, on a d’ailleurs parfois du mal à la reconnaître. Un véritable rôle “à Oscar” comme Hollywood les aime tant.

Globalement un bien piètre retour dans les salles obscures donc. Mortel…lement ennuyeux. Cuicui.

Chronique livre : Le Règlement

d’Heather Lewis.

Mes espoirs peuvent me rendre encore plus aveugle à ce qui évident que mes doutes. J’ai décidé que ça fait de moi une optimiste.
Heather Lewis

C’est la première fois que

je commence une critique avant d’avoir achevé un livre. Mais Le Règlement est un livre particulier. C’est un livre dans lequel on ne se sent pas bien, et qu’on lit le coeur au bord des lèvres, dont j’ai honteusement envie de me débarrasser le plus vite possible, avant qu’il m’engloutisse toute entière dans ses océans de noirceur.

Dans Le Règlement, la narratrice, Lee, nous raconte quelques mois de l’année de ses quinze ans. “On pourrait dire que tout à commencer quand ils m’ont virée de l’école” nous dit-elle d’emblée. Mais on pourrait dire aussi que tout à débuter beaucoup plus tôt, quand son père a commencé à abuser d’elle alors qu’elle n’était qu’une toute petite enfant. Lee, brillante cavalière, a donc quinze ans au début du roman, et nous raconte avec ses mots, dans un style heurté, ingrat, difficile, comment, après avoir été virée du lycée, elle a réintégré son ancienne équipe d’équitation “old school” pour la saison des concours hippiques. Mais la raison principale pour laquelle elle a rejoint les concours, c’est Tory, une autre cavalière émérite dont elle est amoureuse, et qui appartient à une autre équipe au parfum de soufre. Lee se laisse tenter par une proposition de Carl et Linda, les propriétaires de l’équipe de Tory. Elle intègre cette équipe et découvre peu à peu, sans toujours bien comprendre les enjeux qui se cachent derrière les actes des protagonistes, un monde totalement différent de celui dans lequel elle a vécu jusque là. Sexe, drogue, mais pas vraiment rock’n’roll, l’univers dans lequel Lee plonge tête baissée ressemble à une chute aux enfers à vitesse grand V. La recherche de sensations fortes et/ou anesthésiantes par le sexe (violent, cracra, frustrant, moche), par les courses de chevaux, puis par la drogue, conduisent Lee et Tory toujours plus loin dans la dépendance et la sujétion à Carl et Linda.

Pour la première fois j’ai compris qu’ils pouvaient me faire des choses dont je ne me remettrais jamais.” Ce n’est qu’à la toute fin que Lee commence à comprendre les enjeux de l’histoire, et le fait que ce qu’elle va vivre, sera sans doute pire et encore plus destructeur que ce qu’elle a déjà vécu pendant son enfance. Je ne crois pas être une petite nature en matière littéraire, mais je vous avoue que je suis assez chamboulée par ce roman, mais pas forcément de manière positive. Je crois qu’en fait, je suis dégoûtée par toute cette histoire, dégoûtée de l’impuissance du lecteur vis à vis des conneries que fait l’héroïne, la spirale dans laquelle elle se plonge volontairement, sans pouvoir rien y faire. On la voit se noyer dans cette histoire, ces enjeux trop grands pour elle, manipulée par des adultes qui ignorent son âge, et n’ont aucun état d’âme à l’entraîner dans sa propre chute. Sa soumission, signe d’un manque affectif profond, vis à vis de cette bande d’immondes personnages, donne envie de vomir d’impuissance, et de tout casser. On est entraîné avec elle, mais sans ressentir aucune sympathie, et c’est terriblement frustrant et déstabilisant.

Trop noir, trop torturé, sans lumière nulle part, ce livre ne m’a apporté aucun réel plaisir, il m’a fait l’effet d’un vortex. Je l’ai lu mal à l’aise, au bord du gouffre, obligée de laisser tourner la radio ou la télé en même temps pour ne pas me laisser aspirer. Brrrrrrr. Une expérience garantie sans addiction.

Chronique livre : Easter Parade

de Richard Yates.

Pas facile de parler de ce magnifique livre, tant il m’a retourné comme un blini. Décidément, Richard Yates entre de grande manière dans mon panthéon, après sa sublime Fenêtre panoramique et ses Onze histoires de solitude. Je crois qu’Easter Parade franchit encore un cap tant dans l’économie d’effets, l’efficacité émotionnelle, que dans la description d’une humanité à la dérive engoncée dans ses mécanismes et ses schémas destructeurs.

Deux sœurs, la belle Sarah et l’intelligente Emily, vivent ballottées par leur mère hystérique en banlieue New-Yorkaise. Divorcée de leur père, vivant dans le fantasme et sur les apparences, la mère, Pookie, est insupportable et projette sur ses filles ses espoirs perdus. Elles sont toutes les deux jolies et futées mais vont prendre des trajectoires opposées. Sarah va se marier jeune à un beau parti très relatif, et pondre trois gosses dans la foulée. Derrière la façade du mariage parfait, elle mourra d’une cirrhose et des coups de son mari à 47 ans. Emily, femme indépendante, intègre la fac, puis des compagnies publicitaires, multiplie les conquêtes, et les liens sociaux. Elle finira seule, moitié folle de chagrin, hantée par une famille qu’elle a pourtant tout fait pour tenir à distance.
Aucune des deux sœurs Grimes ne serait heureuse dans la vie,…

La première phrase du roman annonce déjà la tonalité. On est bien ici dans la tragédie, on sait que l’histoire finira mal, reste à savoir comment. Le pourquoi n’est même pas une question, c’est inéluctable. Une sorte de spirale du malheur, sans échappatoire. Les sœurs Grimes ne sont pas pourtant des “cas”, ce sont des jeunes filles puis des femmes plutôt gâtées par le vie, elles ont des qualités physiques et intellectuelles (elles écrivent bien toutes les deux notamment). Mais elles sont tout simplement écrasées par la vie, sans pouvoir y faire grand chose. Elles essaient, longtemps, ne se laissent pas abattre, mais finissent tout de même par capituler. Le moment où Emily, la croqueuse d’homme, regarde le reflet d’une vieille femme dans la glace et met un long moment à comprendre que cette vieille femme à l’apparence aigrie et qui “vieillit mal”, c’est elle, est absolument bouleversante. Yates parle du temps qui passe et qui abîme tout, inexorablement, en seulement quelques mots, et c’est poignant.

Dans les années 60, Richard Yates était considéré comme un auteur has-been. Son écriture d’apparence classique, loin des tentatives et audaces de ses contemporains de la beat generation, apparaît aujourd’hui comme incroyablement moderne et complètement intemporelle : attention focalisée sur des personnages de femmes (quels magnifiques personnages féminins !), art de l’ellipse, on est dans la très grande littérature, sans fioriture, sans chichis, sans complaisance.  C’est d’une tristesse et d’un fatalisme absolus, cru sans jamais être vulgaire, on n’en ressort pas forcément le sourire béat aux lèvres, mais c’est d’une telle justesse, sobriété, d’une telle beauté ravageuse, qu’on ne peut que s’incliner respectueusement. Un très grand livre pour un très grand auteur.

Chronique livre : Falaises

d’Olivier Adam.

Un peu effrayée lorsqu’on m’a offert ce livre, les images de Je vais bien, ne t’en fais pas, adaptation cinématographique (et comique?) d’un autre livre d’Olivier Adam me flottaient encore dans la tête. Mais il faut avouer que Falaises est plutôt un beau livre, sincère, à la construction intéressante, aux personnages attachants.

Nous voilà plongés dans l’esprit du narrateur, qui, à trente et un ans, marié et papa, revient sur les lieux du suicide de sa mère. Durant une nuit d’insomnie, il retrace, dans le désordre, sa vie, cette enfance dont il ne se souvient quasiment plus, le suicide de sa mère, son adolescence marquée par l’absence du père, les drogues, le sexe et l’anorexie de sa copine, son début de vie d’adulte et la mort de sa petite amie, et puis la rencontre de sa femme et sa paternité, comme un point final à un itinéraire bousculé.

Difficile de savoir quel est le degré d’autobiographie dans Falaises. Mais finalement peu importe. L’écriture d’Olivier Adam, bien que flirtant parfois avec la métaphore chichiteuse, a quelque chose d’incroyablement visuelle. Pas étonnant que les metteurs en scène se soient intéressés à ses romans. Les scènes se déroulent sous nos yeux, avec évidence et pourtant avec une certaine économie descriptive. On est souvent touché par l’histoire, par les blessures des personnages, par les réflexions du narrateur, par sa volonté de vie malgré tout, sa capacité à passer outre les malheurs sans les oublier, son constat que les gens changent en profondeur parfois, sans qu’on y puisse rien. Un joli livre pour une belle et dure histoire.